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des 35 heures et des cinq semaines de vacances annuelles, la France
s'est retrouvée piégée par la canicule sans
précédent qui l'a frappée au mois d'août.
Lits fermés dans les hôpitaux, effectifs réduits
aux urgences, manque de personnel soignant dans les maisons de retraite
: c'est bien connu, la France s'arrête en période estivale.
Et c'est tout aussi vrai pour la classe dirigeante. Plus un seul
ministre à Paris, le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin
parti à la montagne, le Président Jacques Chirac qui
se la coulait douce sur son bord de lac, au frais, au Québec.
Présent à Paris aux jours les plus meurtriers de canicule,
le correspondant de la télévision de Radio-Canada
à Paris, Guy Gendron, nous a préparé ce texte
sur l'extraordinaire examen de conscience social et politique provoqué
par cet événement.
Paris, 4 septembre 2003— Il y a un gros
problème avec mon appartement à Paris : le soleil
y entre tout l'après-midi par d'énormes fenêtres
qui couvrent trois pièces du plancher au plafond. En somme,
il y fait chaud même quand l'air est frais dehors. Alors en
période de canicule, c'est un vrai four, parole de survivant
des deux jours (et deux nuits) les plus chauds jamais enregistrés
en France.
La ville avait alors un air étrange de fin du monde :
les rues presque désertes étaient jonchées
de feuilles mortes… de chaleur. Elles aussi. Une torpeur générale
qui n'a nulle part été aussi frappante que dans le
silence du Président Chirac. Ce n'est en fait qu'une semaine
après la fin de la canicule, et au moment où l'évaluation
de l'hécatombe atteignait la barre des 10 000 morts,
qu'il a prononcé ses premiers mots sur la crise, reconnaissant
du bout des lèvres les « insuffisances …
dans notre système sanitaire ».
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La France venait de connaître un séisme équivalent
à deux ou trois fois la tragédie du World Trade Center,
et voilà que le Président, pourtant passé maître
dans l'art de faire montre de compassion, y consacrait un mince
commentaire de cinq minutes (chronométrées) et sans
répondre à une seule question des journalistes. Même
le quotidien de droite « Le Figaro », toujours
très prompt à prendre la défense de l'actuel
gouvernement, n'a pu que constater : « Le pouvoir (…)
n'a eu ni les paroles qui auraient montré sa compassion ni
les gestes qui auraient témoigné de sa mobilisation. »
Glace, ventilateurs et… formulaires
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Soit. Mais plusieurs commencent à s'interroger aussi sur
une responsabilité collective et culturelle dans la tragédie
de cet été meurtrier. Conséquence de la culture
bureaucratique hiérarchisée, centralisée et
autoritaire qui caractérise la France, on a ainsi constaté
l'incapacité des « simples soldats »
laissés en poste dans les hôpitaux à obtenir
des ressources supplémentaires aussi élémentaires
que de la glace pour abaisser la température des patients
en hyperthermie alors qu'ils arrivaient par milliers dans les urgences.
Les formulaires d'achat en 12 copies et les tampons d'approbation
étaient enfermés à double tour dans les bureaux
des administrateurs, tous partis à la plage. Un directeur
d'urgence particulièrement aventurier a osé défier
les règles et exiger que l'on déverrouille les locaux
administratifs pour y réquisitionner les ventilateurs (inutilisés)
qui s'y trouvaient afin de refroidir les couloirs de l'urgence où
le thermomètre dépassait les 35 degrés.
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Les catacombes de Paris,
très populaires pendant la canicule |
L'examen de conscience national porte aussi sur l'état des
institutions soignantes, hôpitaux et surtout maisons de retraite,
où se sont produits plus de la moitié des décès.
Dans leur très grande majorité, elles ne disposent
d'aucune forme de climatisation. Pour beaucoup, elles sont dans
un tel état de vétusté qu'elles devraient tout
bonnement être remplacées, reconnaît le Secrétaire
d'État aux personnes âgées. Leur modernisation,
estime l'Association française des maisons de retraite, nécessiterait
un investissement de plus de 10 milliards de dollars.
On s'interroge aussi sur l'absence de plan d'urgence en cas de
canicule extrême pour les personnes âgées que
l'on sait plus fragile aux stress climatiques. Contrairement aux
États-Unis où l'on ouvre en période de crise
des centres d'hébergement d'urgence climatisés pour
les personnes souffrant de la chaleur, il n'existe rien de tel en
France.
Devoir de solidarité
Mais la plus grande remise en question qui occupe les esprits porte
actuellement sur le devoir de solidarité entre générations.
Le devoir individuel auquel plusieurs ont renoncé en laissant
« leur vieux » seul dans son appartement parisien
surchauffé. Et quand ils sont morts par milliers, des « vieux »,
les familles n'ont souvent pas cru bon d'interrompre leurs vacances
pour procéder aux inhumations. Résultat : les
corps se sont accumulés, faisant déborder les morgues
des hôpitaux, puis celles de la police, jusqu'à ce
que la ville de Paris doive réquisitionner une dizaine de
camions réfrigérés et un entrepôt frigorifique
servant habituellement à stocker des quartiers de viande.
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Jacques Chirac, à
son arrivée à Thiais |
À quelques jours de la rentrée de septembre, il y
avait encore à Paris 400 dépouilles dont on n'avait
pas réussi à retrouver les familles ou des proches.
La formation d'une cellule de crise et la publication dans les journaux
des noms des disparus ont permis d'en retrouver la majorité
mais les derniers 57 oubliés ont dû être inhumés
le 3 septembre dans la section des indigents du cimetière
de Thiais, en banlieue parisienne (en présence du président
Jacques Chirac et du maire de Paris, Bertrand Delanoë).
Les Français, des barbares
« Les Français sont devenus des barbares »,
lançait Le Figaro. « La particularité de
notre beau pays est que, dès que nous connaissons un drame
un tant soit peu collectif, c'est l'État qui est responsable ».
Or voici que le gouvernement profite de cet examen de conscience
national pour amorcer ce que le patronat français considère
comme une révolution culturelle : un débat sur
la durée du travail. Pour l'instant, il s'articule autour
d'une suggestion : supprimer un jour férié (il y en
a 11 par année en France) pour financer un « Plan
Marshall » en faveur des personnes âgées.
Cette mesure de solidarité par le travail, dit le gouvernement
au moment de la lancer, recevrait l'appui de 80 % des Français.
Voilà un chantier de plus où le gouvernement s'apprête
à affronter les syndicats : après la réforme
des retraites, celle de l'assurance chômage, celle annoncée
de l'assurance maladie, et au moment où le déficit
public pourrait dépasser les 4 % du PIB et où
la dette publique dépasse les 60 % du PIB - deux infractions
aux normes fixées par les pays de la zone euro — le
moins que l'on puisse dire, c'est qu'après un été
caniculaire, la France se prépare un automne torride.
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