« Ras le bol des affaires, nous lançait, excédée, une conservatrice d'ordinaire bon teint la semaine dernière. Qu'on en finisse de tous ces escrocs! »

 


:: Céline Galipeau ::
Paris : un maire pour les « bobos »

Paris à gauche, ce n'est pas la chute du mur de Berlin, mais presque! Car, bien que représentant une infime parcelle du territoire de la France — deux millions d'habitants sur plus de 60 millions —, Paris, c'est le théâtre de l'Histoire : la Révolution, la Commune, l'Occupation, la Résistance, la Libération, Mai 68... Tout, absolument tout, s'est passé là.

Paris, c’est aussi une somptueuse vitrine de tout ce qui fait la réputation de la France : sa diplomatie, son commerce de luxe, sa culture. Son hôtel de ville — le plus grand d'Europe  est un palais, le fauteuil du maire, un trône. Avec un budget de 7 milliards de dollars et une armée de 40 000 fonctionnaires, c'est, après ceux du président et du premier ministre, le poste le plus prestigieux en France.

Et c'est justement pour cela que la victoire du socialiste discret qu'est Bertrand Delanoë, un homme réputé pour son absence de charisme, est si surprenante dans une ville qui s'enorgueillit d'un statut de star.

Bien sûr, il y a le désenchantement à l'égard de la droite. « Ras le bol des affaires, nous lançait, excédée, une conservatrice d'ordinaire bon teint la semaine dernière. Qu'on en finisse de tous ces escrocs! »

Il est vrai que le système de corruption est on ne peut plus visible : les électeurs ont sous les yeux tous ces lycées vétustes qui leur ont coûté si cher (des contrats excessifs dont une partie finançait les partis), tous ces immeubles luxueux où ont vécu à si peu de frais les politiciens et leurs familles.

Bien sûr aussi, il y a eu l'autodestruction tragicomique de la droite, les petites phrases assassines, les accusations perfides… entre Jean Tibéri, successeur désigné de Jacques Chirac sacrifié sans ménagement par son parti, au profit d'un politicien-vedette, Philippe Séguin, le candidat que la droite croyait qu'il fallait à Paris, mais qui a mené une bien affligeante campagne.

Mais il y a plus.

Le charisme et le panache, d'habitude des atouts majeurs dans une campagne électorale française, se sont retournés contre les candidats qui en ont fait usage.

En laissant entendre que sa stature nationale l'aiderait à mieux obtenir du gouvernement ce dont Paris a besoin, Philippe Seguin a envoyé le mauvais message, et même sa personnalité flamboyante lui a nui. Bertrand Delanoë, en contrepartie, avait un avantage inestimable : son anonymat. Il pouvait s’appuyer aussi sur un professionnalisme admirable, puisqu'il s'en est tenu à son slogan : « Changeons d'ère » (plus de transparence, moins de clientélisme, moins de fraude) et à un message simple : « Mon objectif, c'est Paris » (et non pas la présidence). Un homme qui, pour une fois, n'affiche pas de goûts somptueux, qui n'a ni femme ni enfant à loger ou à placer à l'Hôtel de Ville, et, par surcroît, qui est un homosexuel déclaré, ce qui lui interdit toute ambition nationale.

Bref, les Parisiens ont changé. Les « bourgeois-bohêmes », ces « bobos » qui ont investi la ville, ne veulent plus d'une star à l'Hôtel de Ville, qui s'en servirait comme d'un tremplin pour accéder à de plus hautes fonctions, mais tout simplement d'un maire qui se consacrera à leur ville.

Après avoir vécu tant d'années dans une capitale dépositaire de la grandeur de la France, ils veulent que Paris soit une ville où il fasse bon vivre en famille et travailler, que l'administration locale réponde mieux à leurs besoins, qu'elle améliore la qualité de vie. Bref, que l'on s'occupe enfin de la pollution atmosphérique, du bruit, des garderies, des transports en commun et non plus seulement des grands événements qui ont toujours fait le prestige international de Paris.

C'est ce que Bertrand Delanoë, appuyé par les Verts, leur a promis.

Paris à gauche, c'est la victoire de l'anti-star.

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