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En annonçant la reprise de son programme nucléaire
militaire et son retrait du traité international de non-prolifération,
la Corée du Nord a envoyé un puissant signal à
travers le monde. Pourtant, dans le pays le plus directement menacé
par l’arsenal de Pyongyang, la Corée du Sud, on accueille
ces événements avec une certaine ambivalence, un peu
surprenante quand on se place du point de vue des Occidentaux. C’est
en tout cas ce qu’a pu constater la correspondante de la télévision
de Radio-Canada à Pékin, Céline Galipeau, qui,
du 8 au 18 janvier, a séjourné dans la capitale de
la Corée du Sud, Séoul, en compagnie du caméraman
Charles Dubois et de la réalisatrice Kas Roussy.
Pékin, le 31 janvier
2003 - Nous avons à peine quitté Séoul
que déjà surgissent, sur le bord de l'autoroute, les
fils barbelés. Puis ce sont des panneaux sur lesquels on
peut lire : « ICI, TERRE D'OPPORTUNITÉS »,
avec d'immenses enceintes acoustiques pour appuyer le message. Dans
le pays d'en face, les haut-parleurs crachent encore de temps en
temps des slogans du genre « NOUS AVONS LE MEILLEUR SYSTÈME ».
Nous approchons du dernier stigmate de la guerre froide, la fameuse
Zone Démilitarisée qui sépare les deux Corées
à la hauteur du 38ième parallèle. Un passage
obligé, en cette période de crise, pour tous les journalistes
étrangers venus prendre le pouls de la Corée du Sud.
Avant de nous emmener dans l'aire de sécurité
conjointe, où, depuis un demi-siècle, se font face
les armées des deux pays, notre guide nous prévient
: interdiction de porter des jeans, de sourire aux Nord-Coréens
ou de faire des gestes brusques en direction des miradors. Ce sont
les règles de conduite de l'après-guerre qui s'appliquent.
Car le temps, ici, s'est bel et bien arrêté le 25 juillet
1953, après la signature de l'armistice. Ce dernier devait
être suivi d'un traité de paix qui n'a jamais vu le
jour. Techniquement, les deux Corées sont encore en guerre.
Une zone démilitarisée…supermilitarisée!

À peine quelques mètres séparent les
soldats du Sud et du Nord
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Nous pénétrons dans la région
la plus militarisée du globe, un no man's land de quatre
kilomètres de largeur et de 250 kilomètres de longueur.
Du côté sud, Américains et « ROK
Soldiers », ces Sud-Coréens aux lunettes Ray-Ban,
figés en position taekwondo, prêts à l'assaut,
question d'intimider l'adversaire et probablement, d'impressionner
la presse étrangère. Côté Nord, à
une vingtaine de mètres, un seul soldat nord-coréen.
Pas de tension palpable, mais le calme est trompeur. Au-delà,
derrière les collines, les canons nord-coréens sont
pointés sur le Sud. Pyongyang maintient l'essentiel de ses
forces armées, près d'un million de soldats, le plus
près possible de la zone démilitarisée!
Si une invasion du Nord devait avoir lieu, elle commencerait
probablement autour de Tongmujeon, le « Village de la
Liberté », comme l'appellent les Américains,
le seul encore habité dans la zone. Les 226 habitants sud-coréens
continuent d’y vivre sous haute surveillance. Un couvre-feu
à 23 heures. Une escorte militaire obligatoire pour entrer
et sortir du village. Au fil des ans, les villageois ont connu leur
lot d'incidents : des enlèvements par des Nord-Coréens,
des pièces d'équipement et de la nourriture volées.
De ses fenêtres, Jun Chang Wan aperçoit la Corée
du Nord. Il ne cache pas sa colère à l'égard
du régime stalinien voisin. « Ils nous provoquent
depuis des années. On leur donne de la nourriture, de l'argent,
et que fait Kim Jong Il? Il renforce son armée et poursuit
son programme nucléaire! » Et pourtant, lui qui
habite directement sur la ligne de démarcation, ne semble
pas préoccupé pas les risques qu'il court au quotidien.
« Cela fait si longtemps qu'on vit ces querelles entre
le Sud et le Nord, je ne vais pas commencer maintenant à
me faire du mauvais sang, tout ce que je veux c'est cultiver ma
terre ».

Le village de Tongmujeon
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À la sortie du village, un panneau datant du
grand affrontement idéologique du 20e siècle : « In
front of them all », (Face à eux tous). Eux, c'est-à-dire
les communistes en armes. Le monde a peut-être changé
mais pas dans la zone. Nous abandonnons ces reliques de la Guerre
froide et reprenons le chemin de la capitale. Un peu plus conscients,
tout de même, de la menace nord-coréenne. Car avec
ses 11 millions d'habitants, Séoul n'est qu'à une
cinquantaine de kilomètres. À portée des canons
et des missiles du Nord. Une seule attaque et il n'en resterait
que des ruines.
Au Mémorial de Séoul, où sont
inscrits les noms des milliers de soldats tombés pendant
la guerre de Corée, nous rejoignons Kim Hyung San, 76 ans.
Il avait 25 ans lorsque le Nord, armé par les Soviétiques,
a envahi le Sud. Pendant des semaines, il a dû se cacher dans
les montagnes, avec pour survivre juste un peu de poudre de riz.
Puis il a pu rejoindre les troupes du Sud et s'est battu aux côtés
des Américains et des Canadiens pour repousser l'invasion
communiste. Il n'a rien oublié de l'horreur de cette guerre
qui a fait deux millions de victimes et ne cache pas son exaspération
à l'égard de Kim Jong Il. « Un dictateur
sanguinaire, qui laisse mourir son peuple de faim et qui n'a qu'une
idée fixe : réunifier de force les deux Corées ».
Kim n'a jamais eu de nouvelles de sa famille au Nord. Son père,
sa mère sont probablement morts, ses frères et soeurs
aussi. Mais il a beau se méfier du régime communiste,
il ne veut pas croire à l'éventualité d'un
autre conflit armé, du moins tant que les troupes américaines
seront là pour l'en empêcher. « Ce sont
eux qui nous ont permis de repousser les communistes. Ils ont donné
leur vie pour notre liberté, et ils continuent de le faire.
La stabilité de toute la région dépend d'eux. »
Le prix de la liberté
Avec des milliers d'autres, Kim Hyung San ira prier
pour la paix tout à l'heure, au centre de Séoul. Une
foule immense est réunie devant l'Hôtel de ville. 30 000
personnes, brandissant des drapeaux sud-coréens et américains.
Certains portent des masques à gaz ou des combinaisons de
protection. Pour rappeler que la menace nord-coréenne existe
bel et bien et qu'ils seraient les premiers touchés en cas
de conflit. La plupart ont connu les ravages de la guerre de Corée
et la misère qui a suivi. Une femme serre un drapeau américain
sur son cœur. « La liberté a un prix, nous
n'oublions pas ce que les Américains ont fait pour nous. »
Mais c'est un sentiment de reconnaissance qui est loin
de faire l'unanimité. À quelques pas de là,
nous nous retrouvons dans une autre manifestation, nettement plus
jeune celle-là. La nuit est tombée et il fait froid.
Chacun se réchauffe avec une petite bougie. Au micro, la
chanteuse hurle dans son micro. Au début nous ne sommes pas
sûrs d'avoir bien compris, mais c'est bien « Fuck
the USA! » qu'elle crie, puis dans la chanson suivante
: « Yankee, go home! ». Des mots repris en
choeur par la foule. Depuis des mois, ces jeunes Sud-Coréens
protestent, jour après jour, contre l'impunité accordée
à deux militaires américains responsables d'un accident
de la route qui a coûté la vie à deux collégiennes.
Cela, c'est la cause immédiate de cette vague d'hostilité,
mais ses racines sont plus profondes.
La « génération 386 »
Song Sang Hyun a 32 ans, les cheveux blonds décolorés
et un poste bien rémunéré dans une banque.
Il fait partie de ceux que l'on appelle ici la « génération
386 », - ces jeunes de 30 ans, qui ont étudié
dans les années 80 et qui sont nés dans les années
60. Lui n'a bien sûr jamais connu ni la guerre, ni les évènements
qui ont conduit à la présence américaine en
Corée. Alors, il supporte de plus en mal ces 37 000
soldats « étrangers » dans son pays,
dont certains installés dans une base en plein coeur de la
capitale. « Ce n'est pas que nous n'aimons pas les États-Unis,
ce que nous n'aimons pas c'est leur arrogance, nous souhaitons avoir
avec eux une relation plus équilibrée ».
À cela s'ajoute l'effet « Coupe du Monde
» et le sursaut nationaliste qui l'a caractérisé.
Après le succès de leur équipe de soccer, l'été
dernier, la jeunesse sud-coréenne a pris confiance en elle,
et ressenti un sentiment de fierté nouveau pour elle. «
J'aimerai davantage l'Amérique quand elle nous considérera
comme un partenaire à part entière », nous dit
Song. Et c'est un nationalisme qui le rapproche aussi de la Corée
du Nord. « Je ne devrais probablement pas dire çà,
mais j'espère que la Corée du Nord possède
déjà l'arme nucléaire, c'est la seule façon
pour un petit pays de se faire respecter. » Question de génération,
sans aucun doute. Quand nous leur demandons ce qu'ils pensent de
Kim Jong Il, les réponses fusent: « Il est très
charismatique! Il réussit toujours à obtenir ce qu'il
veut des États-Unis. Et c'est tant mieux! »

Défilé nord-coréen, à Pyongyang
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Signes d'approbation de la tête des jeunes qui
nous entourent. Pour eux, ce sont les États-Unis qui entretiendraient
la tension dans la péninsule, en adoptant la ligne dure envers
Pyongyang. Ils sont plutôt partisans du dialogue et de la
négociation avec leur voisin du nord, dont ils gomment, peut-être
à tort, la nature totalitaire et dangereuse. Et c'est l'unité
ethnique des Coréens qui l'emporte sur les divisions politiques.
« Si elle produit des armes nucléaires, c'est pour
se défendre, la Corée du Nord ne nous attaquera jamais
car nous constituons le même peuple, nous sommes le même
pays. » Song nous tourne ensuite le dos, pressé d'écouter
les discours antiaméricains qui se poursuivent à l'avant
de la manifestation.
Nous nous frayons un passage à travers l'imposant
cordon policier, qui veille, à l'affût du moindre débordement.
Mais tout se passera dans le calme. Et nous quitterons les lieux
un peu perplexes face à cet immense décalage entre
la panique suscitée en Occident par le chantage nucléaire
de Pyongyang et la quasi-indifférence ressentie ici.
Peut-être parce que depuis 50 ans que ça
dure, les Sud-Coréens ont eu amplement le temps de s'habituer.
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