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Mercredi
2 janvier 2002 au matin. Un Français se présente à
la porte de sa boulangerie. Mais, attention, mieux vaut être
patient pour espérer obtenir sa baguette et son croissant
aujourd'hui. Car c'est la cohue! « Mais ne poussez pas!
Merde! On n'a jamais vu un bordel pareil! » Entre ceux
qui paient en francs et ceux qui paient en euros, la pauvre petite
boulangère est incapable de faire face. D'autant plus qu'elle
doit sans cesse refaire ses calculs, certains clients payant une
partie en francs et l'autre en euros. Sans compter tous ceux qui
arrivent avec de beaux billets tout neufs de 500 euros (près
de 800 dollars) et qui menacent de vider sa caisse!
Imaginez
que la scène se répète dans des millions de
petits commerces. Un casse-tête aggravé par le fait
qu'une majorité de petites entreprises auraient finalement
décidé de convertir leurs comptes au dernier moment.
Et dans les stations de métro, dans les gares, des queues
interminables. Au secours!
En
quelques heures, les experts du gouvernement sont au bord de la
crise de nerfs. Car ils savent qu'il faut quatre fois plus de temps
pour rendre la monnaie si la somme est composée à
la fois de francs et d'euros. De quoi allonger les files d'attente
à l'infini et décourager la consommation!
Les
prévisionnistes se mettent dès le lendemain à
annoncer que le passage à l'euro a des effets néfastes
sur la croissance. De l'eau au moulin pour tous les ennemis de la
monnaie unique, les consommateurs se mettent à la bouder,
bref, rien ne va plus
Heureusement,
nous ne sommes quen mai 2001. Encore quelques 240 jours et
des poussières avant la date fatidique.
Les
promoteurs de l'euro affirment tous que ce scénario catastrophe
a peu de chances de se réaliser. On l'espère pour
eux. Car c'est un vrai séisme politique qui se prépare.
Après un règne de six siècles, le sacro-saint
franc va s'effacer, comme les monnaies nationales de douze pays
européens, devant la nouvelle monnaie unique. 14 milliards
et demi de nouveaux billets entreront en circulation, et 80 milliards
de nouvelles pièces, plusieurs fois le poids de la Tour Eiffel
: un bouleversement d'une ampleur sans précédent.
Un peu comme si notre dollar était remplacé du jour
au lendemain par une autre monnaie, sans aucune référence.
Époustouflant, non?
Bien
sûr, jusqu'au 17 février à minuit, les deux
monnaies vont pouvoir cohabiter. Le temps d'échanger ses
francs et ses centimes, de payer ses derniers achats en espèces
en francs. Ensuite
seules les banques pourront encore échanger les francs jusqu'à
la fin juin.
N'empêche,
les Français ne sont pas prêts, comme la plupart des
Européens d'ailleurs. Les
grandes banques ont été les premières à
tirer la sonnette d'alarme : les Français paient très
peu en euros. A peine 1,5% des chèques actuellement. Seules
1,5% des entreprises ont converti leur comptabilité et leurs
logiciels informatiques à leuro. Surtout les plus importantes,
celles qui avaient les moyens de se préparer. Alors que la
très vaste majorité envisage encore d'attendre le
1er janvier 2002 pour ces opérations!
Cette
semaine, c'était au tour du président de la chaîne
de supermarchés Leclerc, Michel-Édouard Leclerc, d'alerter
les pouvoirs publics. « Le passage à la monnaie
unique est menacé et pourrait mener à un réflexe
de rejet de l'euro », a-t-il écrit au premier
ministre devant l'inertie générale.
« Il
est encore temps de faire machine arrière! a même lancé
l'ancien ministre Jean-Pierre Chevènement. Je demande que
l'on renonce à distribuer des pièces et des billets
en euros en janvier prochain. L'euro va bouleverser la vie quotidienne
des Français : est-ce bien nécessaire? Gardons les
transactions bancaires qui existent déjà. Mais n'introduisons
pas les espèces ».
Il
n'est pas le seul à le penser. Promenez-vous dans n'importe
quel petit marché, le dimanche matin, et demandez donc aux
Parisiens combien vaut un euro. Il y en aura toujours plusieurs
pour vous regarder avec des yeux affolés: « Heu! »et
vous répondre avec un sourire gêné. « Heu
,
aucune idée
, 6,55957 francs? Ah oui, ça me revient! »
Ou
bien encore, comme cette vieille dame: « Oh, moi vous
savez, je compte encore en anciens francs, je ne me suis jamais
habituée aux nouveaux francs, alors comment voulez-vous que
je me mette à l'euro? » Ce qu'elles craignent
le plus, ces personnes âgées, c'est de se faire avoir,
qu'on leur fasse payer leurs emplettes plus cher en euros. Car elles
n'auront plus aucun repère.
Et
interrogez les marchands, vous recevrez parfois une pluie d'injures
: « L'euro? Mais madame, jamais ça ne va arriver,
voyons, jamais ça ne va marcher, encore un fantasme des bureaucrates
qui nous dirigent de Bruxelles! Et puis, vous vous rendez compte,
il va falloir tout changer, nos caisses, nos factures, et qui c'est
qui va payer pour ça? »
Alors,
un léger mécontentement de quelques semaines, ou un
véritable bogue de l'euro? Tout dépendra de la mobilisation.
Jusqu'à présent, les campagnes de communication sont
restées discrètes. Selon les sondages, 40% des futurs
utilisateurs de l'euro ne savent même pas quand la nouvelle
monnaie entrera en vigueur. Et le gouvernement français n'ose
pas trop s'engager. À cause des échéances électorales
de 2002: aucun politicien n'a envie de s'investir sur le sujet pour
ne pas fâcher un électeur qui sera fatalement secoué
début janvier!

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