« L'euro? jamais ça ne va marcher, encore un fantasme
des bureaucrates qui nous dirigent de Bruxelles! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Oh, moi vous savez, je compte encore en anciens francs, je ne me suis jamais habituée aux nouveaux francs, alors comment voulez-vous que je me mette à l'euro?»

 


:: Céline Galipeau ::
Paris : vers un eurodésastre?

Mercredi 2 janvier 2002 au matin. Un Français se présente à la porte de sa boulangerie. Mais, attention, mieux vaut être patient pour espérer obtenir sa baguette et son croissant aujourd'hui. Car c'est la cohue! « Mais ne poussez pas! Merde! On n'a jamais vu un bordel pareil! » Entre ceux qui paient en francs et ceux qui paient en euros, la pauvre petite boulangère est incapable de faire face. D'autant plus qu'elle doit sans cesse refaire ses calculs, certains clients payant une partie en francs et l'autre en euros. Sans compter tous ceux qui arrivent avec de beaux billets tout neufs de 500 euros (près de 800 dollars) et qui menacent de vider sa caisse!

Imaginez que la scène se répète dans des millions de petits commerces. Un casse-tête aggravé par le fait qu'une majorité de petites entreprises auraient finalement décidé de convertir leurs comptes au dernier moment. Et dans les stations de métro, dans les gares, des queues interminables. Au secours!

En quelques heures, les experts du gouvernement sont au bord de la crise de nerfs. Car ils savent qu'il faut quatre fois plus de temps pour rendre la monnaie si la somme est composée à la fois de francs et d'euros. De quoi allonger les files d'attente à l'infini et décourager la consommation!

Les prévisionnistes se mettent dès le lendemain à annoncer que le passage à l'euro a des effets néfastes sur la croissance. De l'eau au moulin pour tous les ennemis de la monnaie unique, les consommateurs se mettent à la bouder, bref, rien ne va plus…

Heureusement, nous ne sommes qu’en mai 2001. Encore quelques 240 jours et des poussières avant la date fatidique.

Les promoteurs de l'euro affirment tous que ce scénario catastrophe a peu de chances de se réaliser. On l'espère pour eux. Car c'est un vrai séisme politique qui se prépare. Après un règne de six siècles, le sacro-saint franc va s'effacer, comme les monnaies nationales de douze pays européens, devant la nouvelle monnaie unique. 14 milliards et demi de nouveaux billets entreront en circulation, et 80 milliards de nouvelles pièces, plusieurs fois le poids de la Tour Eiffel : un bouleversement d'une ampleur sans précédent. Un peu comme si notre dollar était remplacé du jour au lendemain par une autre monnaie, sans aucune référence. Époustouflant, non?

Bien sûr, jusqu'au 17 février à minuit, les deux monnaies vont pouvoir cohabiter. Le temps d'échanger ses francs et ses centimes, de payer ses derniers achats en espèces en francs. Ensuite seules les banques pourront encore échanger les francs jusqu'à la fin juin.

N'empêche, les Français ne sont pas prêts, comme la plupart des Européens d'ailleurs. Les grandes banques ont été les premières à tirer la sonnette d'alarme : les Français paient très peu en euros. A peine 1,5% des chèques actuellement. Seules 1,5% des entreprises ont converti leur comptabilité et leurs logiciels informatiques à l’euro. Surtout les plus importantes, celles qui avaient les moyens de se préparer. Alors que la très vaste majorité envisage encore d'attendre le 1er janvier 2002 pour ces opérations!

Cette semaine, c'était au tour du président de la chaîne de supermarchés Leclerc, Michel-Édouard Leclerc, d'alerter les pouvoirs publics. « Le passage à la monnaie unique est menacé et pourrait mener à un réflexe de rejet de l'euro », a-t-il écrit au premier ministre devant l'inertie générale.

« Il est encore temps de faire machine arrière! a même lancé l'ancien ministre Jean-Pierre Chevènement. Je demande que l'on renonce à distribuer des pièces et des billets en euros en janvier prochain. L'euro va bouleverser la vie quotidienne des Français : est-ce bien nécessaire? Gardons les transactions bancaires qui existent déjà. Mais n'introduisons pas les espèces ».

Il n'est pas le seul à le penser. Promenez-vous dans n'importe quel petit marché, le dimanche matin, et demandez donc aux Parisiens combien vaut un euro. Il y en aura toujours plusieurs pour vous regarder avec des yeux affolés: « Heu! »et vous répondre avec un sourire gêné. « Heu…, aucune idée…, 6,55957 francs? Ah oui, ça me revient! »

Ou bien encore, comme cette vieille dame: « Oh, moi vous savez, je compte encore en anciens francs, je ne me suis jamais habituée aux nouveaux francs, alors comment voulez-vous que je me mette à l'euro? » Ce qu'elles craignent le plus, ces personnes âgées, c'est de se faire avoir, qu'on leur fasse payer leurs emplettes plus cher en euros. Car elles n'auront plus aucun repère.

Et interrogez les marchands, vous recevrez parfois une pluie d'injures : « L'euro? Mais madame, jamais ça ne va arriver, voyons, jamais ça ne va marcher, encore un fantasme des bureaucrates qui nous dirigent de Bruxelles! Et puis, vous vous rendez compte, il va falloir tout changer, nos caisses, nos factures, et qui c'est qui va payer pour ça? »

Alors, un léger mécontentement de quelques semaines, ou un véritable bogue de l'euro? Tout dépendra de la mobilisation. Jusqu'à présent, les campagnes de communication sont restées discrètes. Selon les sondages, 40% des futurs utilisateurs de l'euro ne savent même pas quand la nouvelle monnaie entrera en vigueur. Et le gouvernement français n'ose pas trop s'engager. À cause des échéances électorales de 2002: aucun politicien n'a envie de s'investir sur le sujet pour ne pas fâcher un électeur qui sera fatalement secoué début janvier!

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