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« Mais
c'est incroyable
il y a une autre caméra
et c'est
une caméra du Canada! Non mais
tu te rends compte
de qui se moque-t-on? » La scène se déroule
en novembre 2000 dans la cour de Matignon. Le premier ministre Lionel
Jospin reçoit les représentants juifs et musulmans
pour tenter de calmer les tensions entre ces deux grandes communautés
en France, un reflet de ce qui se passe en Cisjordanie avec la deuxième
Intifada.
La
démarche est symbolique et doit être relayée
en direct sur les chaînes françaises au bulletin de
20 heures. Or, il n'y a pas de place pour toutes les caméras.
Et voilà qu'une équipe étrangère ose
se trouver là, ose s'imposer, aux dépens des médias
français! Quel culot! Le réalisateur de France 2
s'étouffe de rage, s'en prend bruyamment au pauvre attaché
de presse qui a commis le sacrilège, et nous jette des regards
mauvais et incrédules. Pas question de céder toutefois.
Nous étions là bien avant lui. Nous restons. C'est
1 à 0 pour nous. Mais nous sommes brutalement éjectés
de la conférence de presse qui suit la rencontre à
huis clos. « Pas de place, nous avons décidé
que ce serait un pool français », nous répond
sèchement un responsable de Matignon. « Adressez-vous
à FR2 pour obtenir les images
mais pas maintenant,
ils sont très occupés. » Plutôt mourir!
Nous nous en passerons. Après avoir été jetés
à la porte comme de vulgaires intrus
C'est
une histoire parmi tant d'autres. Tout correspondant étranger
à Paris a les siennes, par centaines. Car ce traitement est
quasi systématique. Qu'il s'agisse d'obtenir une entrevue,
une autorisation de tournage ou tout simplement quelques informations,
la règle est de faire obstacle. À tout prix. Par tous
les moyens. Et ce, quelle que soit l'importance du média
représenté, le seul critère essentiel étant
de savoir s'il est français ou non.
Messages
non transmis, multiplication des démarches bureaucratiques,
zèle ou frilosité des subordonnés qui font
systématiquement barrage pour ne pas déranger les
personnes demandées, sans parler de l'attitude des « décideurs »
eux-mêmes, qui ne voient souvent aucun intérêt
à parler à une presse étrangère qu'ils
connaissent mal, dont ils se méfient et surtout qui n'est
pas lue, vue ni entendue en France. (Et qu'on ne se fasse aucune
illusion, parlez à un Français de TV5 et il vous regardera
avec des yeux ronds : « Mais c'est quoi, ça? »
Impossible donc d'obtenir une entrevue avec un ministre : au
mieux, on vous renvoie sans aucun ménagement au porte-parole
insipide du Quai d'Orsay, qui vous lira quelques lignes
dûment
approuvées par un supérieur. Et ne posez pas de questions :
à chacune, il répondra en relisant le même texte.
Sans états d'âme. Surtout, ne pas faire preuve d'initiative.
On ne sait jamais.
Alors
parfois, le découragement guette. Un collègue a failli
jeter l'éponge l'autre jour quand, après avoir mis
deux semaines pour obtenir une autorisation de tourner quelques
plans anodins dans le rayon boucherie d'une grande surface, le service
de presse a exigé de recevoir à l'avance ses questions
au boucher. Il ne s'agissait que de savoir quelles viandes étaient
en vente. Mais il a au moins réussi à faire des images.
Nous, nous attendons toujours une permission. Cela fait pratiquement
trois mois. La réponse est toujours négative, de semaine
en semaine. Tous les jours, nous salivons devant les reportages
de nos amis français
qui ont accès à
tout et à tous, eux.
Récemment,
une journaliste d'un grand quotidien américain a dû
téléphoner au quartier général de McDonald's
aux États-Unis, où elle a été mise immédiatement
en contact avec le plus haut responsable de la multinationale, afin
d'obtenir à Paris une entrevue de quelques minutes avec le
représentant de McDonald's en France. En trois phrases, le
rendez-vous a été fixé pour le lendemain, ce
qui n'avait pas pu être réglé à Paris
après plus d'une semaine d'appels répétés
et insistants au siège parisien, où ses messages n'étaient
sans doute même pas remis au patron en question. D'ailleurs,
pourquoi déranger un homme si occupé pour un journal
étranger, fut-il un des plus importants? « Et
puis, c'est quoi ce journal
vous épelez ça comment? »
Tout
aussi enrageant, nous tentions récemment d'obtenir une interview
d'Anthony Kavanagh, qui se préparait à animer sur
TF1 l'équivalent des Grammy Awards. Toute une consécration
pour notre humoriste québécois. Nous avions l'intention
de faire un reportage pour Le Point. Eh bien, croyez-le ou
non, jamais cela n'a pu être compris par son attaché
de presse français (un homme charmant par ailleurs, une fois
que nous avons pu l'approcher). « Radio-Canada
c'est quoi, ça? Non mais décidez-vous, vous êtes
une télé ou une radio? Une entrevue, mais vous rêvez
en couleurs! Anthony est bien trop occupé! Filmer son spectacle?
Non mais, vous rigolez, il est débordé
»
Après
plusieurs refus, nous avons décidé, en désespoir
de cause, de nous adresser à son agent québécois.
En trente secondes, tout était arrangé. On nous a
ouvert les portes. Anthony Kavanagh, qui, jusque-là, ne pouvait
même pas nous accorder cinq minutes, était soudain
à notre disposition, prêt à nous accorder une,
deux, trois entrevues, en français, en anglais , à
nous recevoir dans sa loge, bref, à se plier un peu aux exigences
de son statut de star, si bonnes pour son image au Canada. « Oui
Madame, on va tout faire pour vous aider. »
Quel
contraste, quelle efficacité toute nord-américaine.
Un pur moment de bonheur!

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