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Le correspondant de la télévision
de Radio-Canada en Amérique latine, Bernard Drainville, a
séjourné au Venezuela pendant une dizaine de jours,
au début de l’année, pour préparer une
série de reportages pour les émissions d’information.
À ce moment, on s’en souvient, le Venezuela était
secoué par une crise très grave, les patrons de la
grande industrie exigeant rien de moins que le remplacement du président.
Bernard est arrivé à Caracas avec en poche une promesse
d’entrevue avec Hugo Chavez mais, comme il nous le raconte
dans ce texte, il lui a fallu beaucoup de patience et un cœur
solide pour arriver finalement jusqu’au président…
et lui poser la première question.
Mexico, le 12 mai 2003
— Dans notre métier de correspondant, c'est généralement
l'actualité qui dicte nos affectations. Nous sommes allés
en Colombie parce que la prise du pouvoir du président Uribe
nous donnait l'occasion de faire le point sur la guerre civile.
En Argentine, il y avait eu des émeutes, l'imposition de
l'état de siège et la démission précipitée
du président De La Rua. Au Nicaragua, Daniel Ortega était
à nouveau candidat aux présidentielles, prétexte
idéal pour faire le bilan de la révolution sandiniste
20 ans plus tard. Au Guatemala, l'arrivée d'une mission de
l'ONU nous a ouvert le chemin pour parler du processus de paix et
de la recrudescence des violations des droits de la personne.
Radio-quoi ?

Manifestation pro-Chavez à Caracas
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Au Venezuela, c'est l'intervention d'un ami qui nous a permis de
partir. Une grève générale paralysait le pays
depuis près de deux mois, c'est vrai, mais l'armée
restait loyale à Chavez et les négociations avec l'opposition
se poursuivaient en vue d'un éventuel référendum.
Bref, on attendait que la crise aboutisse avant de faire nos bagages
(on attendait d'avoir « une poignée »
comme on dit dans le métier). Jusqu'au matin où j'ai
reçu un courrier électronique intitulé « Extrême
urgence ». C'était mon ami brésilien Emerson
Xavier Da Silva qui m'écrivait. Son histoire était
presque trop belle pour y croire. Il me racontait qu'il s'était
mis en contact avec un ami de Gabriela Chavez, la fille du président
Hugo Chavez. Grâce à ce contact, Emerson avait réussi
à communiquer directement avec Gabriela qui se trouvait en
Australie. Celle-ci avait rejoint son père par téléphone
pour lui demander de se mettre à la disposition de Radio-Canada
pour un tournage exclusif, incluant une entrevue et IL AVAIT ACCEPTÉ!
Imaginez ma réaction. En bon journaliste, j'étais
un peu sceptique. « Tu veux des preuves? m'a demandé
Emerson lorsque je l'ai contacté au Brésil. Je t'envoie
copie des courriers électroniques que j'ai échangés
avec le chef de cabinet de Chavez, le lieutenant-colonel Julio Morales
Prieto. » C'était écrit noir sur blanc: Hugo
Chavez nous attendait au palais présidentiel pour le lendemain
après-midi!
Restait plus qu'à contacter le service de presse de la Présidence
pour connaître l'heure du rendez-vous.
- On appelle de Radio-Canada. On a rendez-vous avec le président
demain. On voulait juste savoir…
- Radio-Quoi?
-Canada, madame. Radio-Canada.
- ????? (silence sur la ligne)
- On a un tournage avec le président Chavez qui commence
demain. Tout est déjà arrangé.
-Arrangé? Ah bon, on n'était pas au courant. Bon....venez
si vous voulez. On va mettre votre nom sur la liste et on va voir
ce qu'on peut faire pour vous accréditer.

Le Venezuela est le cinquième
exportateur mondial de pétrole
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Oups! C'était quoi ça? Simple confusion bureaucratique
ou pépin majeur? Pas le choix, il fallait retarder le départ
afin d'éclaircir tout ça. À ce moment-là,
on reçoit l'appel d'un patron. « Juste pour vous
dire les gars que selon les agences de presse, Chavez s'en va en
Équateur et qu'après il a rendez-vous avec Kofi Annan
au siège de l'ONU à New York. » Je me souviens
d'avoir fait, à cet instant précis, une brillante
déduction: s'il est là-bas c'est qu'il ne sera pas
dans son palais pour nous recevoir. Élémentaire, mon
cher Drainville...
On était en train de se demander si nous n'avions pas été
victime d'un immense canular lorsque le téléphone
a sonné le jour suivant: c'était le service de presse
de Chavez qui rappliquait.
- On s'excuse. On vient de vous retrouver dans nos dossiers. Vous
avez effectivement rendez-vous avec le président plus tard
cette semaine...
- Plus tard cette semaine, c'est un p'tit peu vague. Pourriez-vous
être plus précise?
- Hummmmm, non, pas vraiment. Venez-vous-en à Caracas et
on va régler ça sur place....
¡Mañana, muchachos !
Nous ne sommes pas aussitôt arrivés à Caracas
que nous nous rendons au palais présidentiel, y rencontrer
le fameux lieutenant-colonel Prieto. Il est très affable,
gentil comme tout.
- Alors mon colonel, on peux-tu avoir une petite idée pour
l'entrevue....
- Vous êtes ici jusqu'à quand?
- Ben, on doit faire 3 ou 4 reportages puis repartir dans 7 jours
au plus tard.
- Parfait. Je vous promets que d'ici 7 jours, vous aurez votre entrevue
avec le président.
- C'est que, sans l'entrevue, on ne serait probablement pas venus...
- Dites à vos patrons de ne pas s'inquiéter. Vous
allez l'avoir.

Hugo Chavez et Saddam Hussein
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Au deuxième jour, on fait un premier reportage qui fait
le point sur la crise vénézuelienne. Chavez est revenu
de New York et il anime son émission « Alo Presidente »,
en direct sur les ondes de la télévision d'État.
À un moment donné, il lance: « Bienvenue aux
"muchachos" de la télévision du Canada :
Bernard Drainville, Thomas Eckert et Guillermo Aldana. On salue
bien chaleureusement ces frères d'Amérique. »
J'ai bien failli crier: « Et à propos de l'entrevue
monsieur le président? » mais il était
déjà en train de nommer la dizaine d'autres reporters
étrangers qui écoutaient bien sagement l'émission,
attendant sans doute eux aussi, « leur » entrevue.
Le troisième jour passe, puis le quatrième, puis
le cinquième. Toujours pas d'entrevue. On rappelle le lieutenant-colonel
:
- On vous oublie pas, on vous oublie pas.
Tout vient à point...

Fidel Castro et Hugo Chavez
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Je m'imagine que les patrons non plus ne nous oublient pas. J'appréhende
un peu leur ton interrogatif:
- Pis l'entrevue les gars, toujours au programme? Pour les rassurer,
j'ai préparé une réponse à la Cassoulet
: Plus que jamais chef, plus que jamais!
Finalement, après 5 jours, on a rendez-vous avec Chavez.
Ça y est. On est fous de joie. On passe dans l'antichambre
du bureau de Chavez où on attend une heure, deux heures...
Finalement, le lieutenant-colonel Prieto vient nous chercher.
- Le Président va vous recevoir...
- Ouéééééééé.
- Mais sans caméra!
- ??? (silence pour l'air éberlué) Comment ça,
sans caméra?
- Ben, il veut apprendre à vous connaître avant de
vous donner l'entrevue.
- ??? (Autre silence- je pense à la tête du patron
à qui je vais devoir dire que le grand jour n'est pas encore
venu...) Et l'entrevue elle? que je demande.
-??? (silence) Pourquoi vous ne posez pas la question au président
lui-même?

Hugo Chavez et Bernard Drainville
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Première impression d'Hugo Chavez? Sympathique. Chaleureux.
Il nous laisse parler un peu puis il ouvre son agenda: « Que
diriez-vous d'une entrevue....demain? Vers midi. » Au point
où on en est, il est plutôt réconfortant de
savoir qu'on est à son agenda.
Le lendemain, on se pointe au palais présidentiel vers 11
h 30. Mon collègue Gilles Paquin de La Presse nous accompagne.
On est prêts même si quelque peu nerveux. Et s'il fallait
que Chavez nous fasse encore faux bond? Arrive midi. On boit du
café et on ronge nos sens.
13 h 00: Le président est très occupé...
14 h 00: Ça ne saurait tarder... On nous fait finalement
entrer dans son bureau, question de préparer l'éclairage.
« Il est sur le point d'arriver », se fait-on
dire. « C'est que ce soir, on alimente un topo dans les deux
langues, monsieur le conseiller. »
15 h 00: Hugo Chavez pousse finalement la porte derrière
laquelle nous nous tenons. Il a un immense sourire accroché
au visage et nous lance un chaleureux : « Muchachos »
(gamins, si vous voulez ).
J’ai revu les images que mon caméraman Guillermo a
tournées à ce moment-là. J’ai effectivement
l’air d’un gamin. Un ami m’a dit : « T’avais
l’air d’un enfant qui vient de voir apparaître
Guy Lafleur. » J’étais un peu impressionné,
je l’admets. Mais après ce que je viens de vous raconter,
vous comprenez que j’étais surtout soulagé de
savoir que tout avait finalement fonctionné.
Comme on dit en latin : « The rest is history! »
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