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La vie de correspondant international
n’est pas toujours de tout repos. Les bonds et les rebondissements
de l’actualité internationale perturbent souvent les
projets des journalistes affectés à l’étranger,
quand ils ne les annulent pas purement et simplement. Notre correspondant
en Amérique latine, Bernard Drainville, en a fait l’expérience
il y a un an, lorsque l’éclatement de la grave crise
argentine l’a obligé à mettre fin abruptement
à ses vacances au pays et à s’envoler dare-dare
pour Buenos Aires.
Tom et Bernard sur la Place de Mai |
Mexico, 20 décembre
2002 — Il faut que je vous raconte comment j'ai fini
par passer Noël de l’an passé et le nouvel an
dans une chambre d’hôtel de Buenos Aires. Ce n’était
pas au programme. Lorsque la violence a éclaté en
Argentine, je venais à peine de débarquer au Canada
avec femme, enfants et bagages pour le congé des fêtes.
J’arrivais de Mexico d’où je surveillais depuis
un moment déjà l’évolution de la crise
argentine. Jusqu’alors, cette crise était surtout financière.
On s’attendait à tout moment à ce que le pays
annonce qu’il cessait de rembourser sa dette. On savait aussi
que les Argentins vivaient dans l’angoisse d’une dévaluation
de leur monnaie, le peso. Mais tant que la crise était contenue,
l’équipe de Mexico restait « stand-by »,
en attente d’une détérioration rapide et profonde
des évènements qui justifierait notre départ
pour l’Argentine.
Mémo |
Le président argentin De la Rua a imposé
l’état de siège à peu près au
moment où j’atterrissais chez ma belle-mère.
Des émeutes avaient fait plusieurs morts dans le pays et
De la Rua avait voulu rétablir l’ordre. Je sentais
la fin toute proche. La fin de mes vacances. La fin du président
De la Rua n’allait pas tarder elle non plus. Incapable de
mettre fin aux désordres, sans stratégie crédible
de sortie de crise, il annonça sa démission. État
de siège, chaos social, instabilité politique, le
couvercle de la marmite argentine était en train de sauter.
Rapidement les patrons et moi convînmes qu’il fallait
partir pour l’Argentine sans tarder. C’était
le 20 décembre.
À mon arrivée à Buenos Aires,
l’équipe m’attendait: mon super-caméraman
monteur Guillermo (« Mémo » pour les
intimes) et Tom, le spécialiste des alimentations satellites
et des missions impossibles. Ils étaient arrivés de
Mexico quelques heures plus tôt, laissant aussi derrière
eux leurs femmes esseulées.
Première constatation : le calme était
revenu dans le pays. Comme si l’Argentine avait été
sonnée par la démission surprise de son président.
Ce silence était déconcertant. Et si on s’était
trompés et qu’on était venus pour rien? On a
fait un premier reportage sur le nouveau président, Rodriguez-Saa,
puis un deuxième sur un pauvre diable qui tentait (en vain)
de retirer de son compte de banque l’argent nécessaire
à ses emplettes de Noël. Le gouvernement avait gelé
l’épargne des Argentins, pour freiner la fuite des
capitaux hors du pays.
Au cœur du bidonville
Le lendemain on s’est réveillés
en plein 25 décembre dans une ville encore endormie par les
libations de la veille. « Joyeux Noël Tom, joyeux
Noël Mémo. Alors, on fait quoi maintenant? »
Un appel à Montréal.
- On rentre?
- Oh, que non. Vous y êtes, vous y restez!
- Bon....
- Vous manquez de sujets? Pourquoi ne nous montrez-vous pas tous
ces pauvres que la crise économique argentine a jetés
à la rue et qu'on ne voit que dans les statistiques? (Un
grand patron de Radio-Canada a coutume de dire: « On veut
pas le SAVOIR, on veut le VOIR. »)
Ouais. C’est que les pauvres non plus, ils
ne courent pas les rues le 25 décembre. Le numéro
deux de l’ambassade canadienne à Buenos Aires (qui
avait eu la bonne idée de laisser son cellulaire ouvert)
nous donna une idée. « Les nouveaux bidonvilles
poussent comme des champignons en Argentine. Y’en a justement
un à cinq minutes du centre-ville de Buenos Aires… »
Buenos Aires |
Bonne idée. On part. Sur l'autoroute qui surplombe
le bidonville, on s'arrête pour faire un peu de visuel. Au
pied des tours du quartier des affaires, on aperçoit un bric-à-brac
de petites maisons soudées les unes aux autres. Repères
de désespérés et d'affamés, incubateurs
de manifestants du type qui ont chassé du pouvoir le président
De La Rua. On a à peine le temps de tourner quelques plans
qu'un policier s'arrête à notre hauteur. « Ce
que vous faites est dangereux, nous dit-il. S'ils s'aperçoivent
que vous les tournez, vous pourriez avoir des problèmes.
» Puis, jetant un regard entendu vers notre caméra,
il ajoute: « Ne vous avisez surtout pas d'entrer là-dedans.
Vous n'en sortirez pas avec tous vos morceaux. »
Ouais. C'est qu'on avait justement l'intention...
Consultation rapide de mes deux compères. On décide
d'y aller quand même. Le chauffeur de taxi nous attendra juste
à l'extérieur du barrio (quartier), moteur en marche.
On entre et on prend la première ruelle qui s'offre à
nous. Les gamins nous regardent comme si nous étions des
extra-terrestres. Le grand Tom protège nos arrières
pendant que Mémo et moi nous passons la tête dans les
ouvertures des maisonnettes, demandant aux résidents un peu
éberlués de nous témoigner de leur quotidien.
Une première famille accepte, puis une deuxième. On
les sent nerveux mais heureux aussi de pouvoir raconter leurs espoirs.
Ils rêvent de sécurité, physique et matérielle,
pour eux et leurs enfants.
À l'extérieur, les voisins s'agitent,
se relayant à tour de rôle pour observer ces étranges
visiteurs que nous sommes. Difficile de s'imaginer qu'il pourrait
y avoir parmi eux des gens qui nous voudraient du mal. Pourtant,
après un peu plus d'une heure chez eux, ils nous font comprendre
qu'il est temps de quitter. Les curieux se sont fait de plus en
plus nombreux et surtout, de plus en plus jeunes. Deux mamans âgées
d'une cinquantaine d'années s'improvisent anges gardiens
et nous raccompagnent jusqu'à la sortie du bidonville. À
voix basse, l'une d'elles me confie que des gangs font régner
la terreur dans le barrio. C'est parce qu'elles ne se sentaient
plus capables d'assurer notre sécurité qu'elles nous
ont demandé de partir. Nous nous engouffrons prestement dans
le taxi. Les deux femmes nous saluent amicalement de la main et
disparaissent derrière les petites maisons.
Voyage dans la pampa
Il y a une autre rencontre dont je dois absolument
vous parler, peut-être la plus belle du voyage. Nous cherchions
un personnage pour parler de la situation des agriculteurs argentins,
très affectés eux aussi par la crise. Mais nous étions
le 26 décembre et personne ne répondait à nos
appels. Finalement, à force de gratter à gauche et
à droite, j'apprends l'existence d'un vieil éleveur
de bétail qui vit dans la pampa à environ une heure
de la capitale. Bonheur suprême, il parle même français.
Je l'appelle. Il accepte de nous recevoir.
On se met en route immédiatement. Malheureusement,
on réalise assez rapidement que notre homme demeure beaucoup
plus loin que prévu. Par crainte d'arriver après le
crépuscule, donc trop tard pour tourner en extérieur,
nous tentons de dénicher un autre fermier plus près.
On s'arrête le long de la route. Un homme nous dirige vers
la société rurale la plus proche, sorte d'UPA argentine
où on trouvera sans doute un fermier disposé à
témoigner de ses difficultés. Mais la dame qui nous
reçoit n'est pas d'humeur à coopérer. « Voyons
donc, monsieur, me lance-t-elle, c'est l'heure de la sieste. Je
ne vais quand même pas réveiller un de nos membres.
Il ne me le pardonnera jamais! »
Lorenzo Lenci
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De guerre lasse, nous retournons au plan original
et fonçons à travers la pampa. Finalement, après
moult détours, culs-de-sac et autres « viraillages »,
nous finissons par arriver devant une sorte de manoir seigneurial
sorti du siècle dernier. Le maître des lieux n'est
pas exactement celui qu'on avait imaginé. Lorsque Lorenzo
Lenci se pointe dans l'embrasure de la porte du salon, il est en
fauteuil roulant et branché à un appareil respiratoire.
Pendant un instant, je l'admets, j’ai eu des doutes sur nos
chances de faire ce reportage. En puis il était déjà
16h00, ce qui voulait dire à peine deux heures et demi de
clarté.
Mais le temps n'était pas aux atermoiements.
Mémo a placé sa caméra et le vieil homme s'est
mis à parler. Il nous a raconté l'histoire d'une famille,
la sienne, dont les ancêtres européens avaient construit
ici une entreprise qui avait fait vivre plusieurs générations
de Lenci. Mais aujourd'hui le vieil homme était sur le point
de tout perdre, victime des taux d'intérêt trop élevés
et du prix des denrées trop bas. À la toute fin, je
lui demandai de nous parler de son gaucho que nous avions rencontré
brièvement à l'arrivée. « Ben justement,
me répondit-il, maintenant je lui ai dit qu'il va partir.
À la fin du mois, il s'en va. » M. Lenci n'avait
plus les moyens de le garder. Partis de rien, nous avions maintenant
entre les mains une histoire qui résumait mieux que toute
autre, la tragédie que vivent les fermiers argentins. Ne
restait plus à l'artiste Mémo qu’à se
surpasser et tourner les superbes images du gaucho sur sa monture,
qui allaient nous servir à illustrer le reportage.
Evita Peron, toujours présente
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Trois jours plus tard, les émeutes reprenaient
en Argentine, provoquant du même coup le départ de
Rodriguez-Saa. Je me souviens d'avoir fredonné la chanson
de Séguin : « On annonce l'arrivée d'un
autre président. » Le cinquième président
allait bientôt prendre le pouvoir. Évidemment, les
événements ont donné raison à la sagesse
collective de ceux et celles qui avaient décidé qu'il
fallait rester. Au total, nous sommes restés 14 jours en
Argentine et nous avons produit 11 reportages dans les deux langues
officielles. À la fin, l'équipe était à
sec mais le jeu en avait valu la chandelle.
Un an plus tard, la crise en Argentine n’est
toujours pas résolue.
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