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Lapprentissage dune nouvelle langue à
lâge adulte, paraît-il, aide à prévenir
lAlzheimer. Eh bien, il y a des jours où lorsque Valéra,
mon prof de russe, sonne à la porte à huit heures
le matin, seule la perspective dune vieillesse lucide mempêche
de me cacher et de faire semblant que je ne suis pas à la
maison. Valéra est un costaud qui aurait pu jouer à
la défense pour les Castors de Sherbrooke. Il qualifie lui-même
ses leçons de russe de sessions de torture et je dois dire
que la plupart du temps, il a raison.
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Michel
Cormier en compagnie de son
prof de russe, Valéra. |
Le russe est un curieux mélange
de sons qui proviennent de différentes cultures, de la steppe
orientale à la Scandinavie, en passant par la Grèce
et lancien empire byzantin. Il y a bien des siècles
de cela, un des tsars avait confié à un moine du nom
de Cyril la tâche de créer un alphabet pour unifier
ces sons disparates. Il en est résulté lalphabet
cyrillique, qui compte trente-trois signes plutôt que les
vingt-six lettres de notre alphabet latin. Des « r »
et des « n » à lenvers, des « 3 »
en guise de « z » et une série de « w »
et de « u » avec des queues qui permettent
par exemple de prononcer tchtch, comme dans Tchétchénie.
Une fois quon a compris que le « p »
est véritablement le « r »,
que le « c »
est léquivalent du « s »
et que le « h »
représente le « n »,
on sait que lenseigne qui au coin de la rue dit « PECTOPAH »
veut dire en fait RESTAURANT, ou RESSTARANE, prononcé à
la russe. Va pour lalphabet.
La grammaire, quant à elle, passez-moi le
calembour mais dans ce cas-ci il sapplique, ressemble à
des Matrioshkas, ce que nous appellons les poupées russes.
Dans chaque règle de grammaire il sen cache, malheureusement,
une autre. Comme le latin, le russe a six déclinaisons :
le génitif, le datif, laccusatif, le locatif, le nominatif
et bien sûr linstrumental. Cela signifie que les noms
ont une terminaison différente selon leur emploi. Si je veux
dire que mon appartement a un balcon, je ne dirai pas « kvartira
c balcon », (appartement avec
balcon), mais « kvartira c balconom». Et ainsi
de suite. Cest à devenir fou!
Au début, lorsquon se trouve immergé
dans la vie russe, on se promène en ville comme un zombie,
incapable de comprendre quoi que ce soit et encore moins de communiquer.
Lors de ma première semaine à Moscou, je me suis retrouvé
dans une épicerie, affamé, devant un étalage
de légumes, incapable de commander quoi que ce soit. Javais
même oublié le mot pour tomate, « pomidoré»,
qui, incidemment vient du latin : pomme dor. Simple, non?
En principe. Puisquen Russie, il faut souvent encore payer
pour la marchandise avant de pouvoir y toucher, je me suis surpris
à penser quil serait peut-être plus simple pour
moi de memparer des pomodorés en question et de quelques
« aguritz » (concombres) et de prendre la
poudre descampette. La « babouchka »
derrière le comptoir, me suis-je dit, ne doit quand même
pas courir si vite que ça!
Puis, graduellement, on repère dans les conversations
des mots, ici et là, comme des bouées de sauvetage
sur un océan. (La sensation, croyez-moi, est la même).
Rabotat, travail; gavarite, parler; skazat, dire; hatite, vouloir.
Puis des débuts de phrases rudimentaires : Ya rabotayou,
je travaille, Ya hatchou yist, je veux manger. Parfois, les mots
les plus incongrus dont on tente sans succès de se souvenir
pendant des semaines nous viennent soudainement à lesprit.
Comme « Soudavaltsviem », qui signifie, avec
plaisir, ou encore « Prachouvas », je vous
en prie. Aujourdhui, huit mois après mon arrivée,
je commence même parfois à comprendre le sens des réponses
aux questions que je pose lors de mes entrevues!
Je dois dire que la société russe est
une société assez machiste. Et cela se traduit dans
les cours de russe. Jai donc appris le langage du travail
et du sport davantage que celui des choses domestiques. Un de mes
exercices consistait littéralement à dire la phrase
suivante : « Ya loubliou smatrite v footblall na televisère
i maya jena loubite gatovite », ce qui signifie : jaime
regarder le footlball à la télévision et ma
femme aime faire la cuisine. Je ne sais pas pourquoi elle ne la
pas trouvée drôle. Elle allait pourtant avoir sa revanche
quelques jours plus tard lorsque je me suis senti suffisamment en
confiance pour téléphoner moi-même au salon
de coiffure de lhôtel Ukraine pour prendre rendez-vous
pour une coupe de cheveux.
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L'hôtel
Ukraine à Moscou
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« Zdradvouti, eta calon kracoti? »
Bonjour, ai-je dit, est-ce bien le salon de beauté? La préposée
ne ma même pas répondu. Entre deux quintes dun
fou rire, je lentendis dire à ses copines : « Cest
un Français, il a demandé le salon de beauté.
Ha! Ha! Ha!
. » Salon de coiffure, salon de beauté,
quelle différence? me suis-je dit. Je voudrais vous entendre
en français vous autres. Le lendemain, je me présente
pour le rendez-vous, à lheure dite. « Vous
êtes venu pour votre massage? », me dit la préposée
avec une pointe de sarcasme. Puis elle appela Olga, qui me guida
gentiment jusqu'à son fauteuil. « Kak abuitchna? »
me dit-elle dun ton rassurant. Comme dhabitude? « Kak
abuitchna » répondis-je, à la fois étonné
quelle se souvienne de moi et soulagé de ne pas avoir
à tenter dexpliquer en russe quel genre de coupe je
désirais. Lorsque trente minutes plus tard elle me fit pivoter
pour que jacquiesce de son travail devant le miroir, jai
compris quelle mavait de toute évidence pris
pour un autre client, ou bien quelle disait « kak
abuitchna » à tous les étrangers! De retour
à la maison, mon fils aîné me dit, « Hé,
cest cool papa ta coupe punk! » Puis, du même
souffle : « Hé papa, pourrais-tu maider
avec ma leçon de russe? » Sur quoi je lui ai dit,
pour son propre bien : « Va donc voir ta mère! »
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