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Le correspondant de la télévision de Radio-Canada
à Moscou, Michel Cormier, a passé une dizaine de jours
dans la capitale afghane, fin août, début septembre.
Son affectation était double : constater l’évolution
de la situation à Kaboul depuis la fin de la guerre contre
les talibans et aussi rendre compte des conditions de travail des
militaires canadiens dépêchés en Afghanistan.
Michel était accompagné, pour l’occasion, de
la réalisatrice Marie-Ève Bédard et du caméraman
Sylvain Richard. Ils sont tous deux de notre bureau de Washington,
quoique Marie-Ève joindra sous peu notre bureau de Moscou.
Sylvain avait accepté de venir même si son épouse
doit accoucher de leur troisième enfant le 5 octobre.
Moscou, le 12 septembre 2003
— Il me restait un regret de ma couverture de la
guerre en Afghanistan il y a deux ans : ne pas avoir vu Kaboul.
Aussi, lorsque mes patrons m’ont rappelé de vacances
cet été pour me proposer d’aller couvrir le
début de la mission canadienne de maintien de la paix en
Afghanistan, j’ai eu bien de la difficulté à
protester. Anne et les enfants, qui commencent à avoir l’habitude
de ces changements d’horaire, ont accepté de bonne
grâce de quitter notre chalet au Nouveau-Brunswick quelques
jours plus tôt que prévu.
Nous avons fait Montréal-Londres, Londres-Dubai, Dubai-Kaboul,
d’un trait, vingt-huit heures en ligne. De Dubai, nous avons
pris le vol d’Ariana, la compagnie aérienne afghane,
pour Kaboul. Je m’attendais à ce qu’on nous entasse
dans un vieux Yak russe; à ma surprise, on nous a conduit
à un Airbus. L’Inde, ai-je appris plus tard, a fait
cadeau de deux avions modernes à Ariana. La climatisation
ne fonctionnait pas et le Mollah de l’autre côté
de l’allée a prié les yeux fermés tout
le long du vol. Tout de même, je me sentais plus à
l’aise que moins.
Renaissance
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| L'ambassade du Canada à Kaboul
à été inaugurée le 5 septembre |
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Et quelle sensation surréaliste de survoler l’Afghanistan
à bord d’un vol commercial alors que deux ans auparavant,
l’Alliance du nord nous avait fait pénétrer
clandestinement par le Tadjikistan pour assister, nous l’espérions,
aux premières frappes américaines contre le régime
taliban qui avait fait de ce pays l’équivalent de la
Corée du Nord. Et quelle surprise, en entrant dans Kaboul,
de constater le nombre de cafés Internet, de boutiques de
téléphones cellulaires, de commerces de tous genres,
d’auberges et de restaurants. (Les deux restaurants thai se
disputent, à mon avis, la meilleure table de la capitale
afghane.)
Toute cette activité économique, bien sûr,
est un peu artificielle, parce qu’elle existe surtout pour
subvenir aux besoins des centaines sinon des milliers d’étrangers
qui ont envahi Kaboul; des diplomates, des employés d’organisations
internationales et, bien sûr, des journalistes. Tout de même,
on sent que la vie renaît ici. Une des images les plus saisissantes
qu’il me reste en mémoire, c’est celle de ces
jeunes filles que nous avons aperçues dans une salle de classe,
récitant une leçon, même s’il n’y
avait pas de carreaux aux fenêtres.
Un refuge pour les Afghanes
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| Dans le « jardin des femmes » |
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Cela dit, les droits des femmes sont loin d’être acquis,
malgré le départ des talibans. Dans cette société
islamique traditionnelle, les femmes doivent toujours obtenir la
permission de leur famille pour étudier ou travailler. Et
beaucoup d’entre elles risquent de ne pouvoir voter aux élections
prévues en juin parce que la tradition islamiste leur interdit
d’être photographiées. Or, il faudra une carte
d’électeur avec photo pour voter. Il existe une oasis
pour les femmes, au centre de Kaboul, un ancien dépotoir
qu’on a transformé en parc et qu’on appelle «
le jardin des femmes ». Ici, les femmes peuvent se promener,
se voir, sans voile, sans pudeur et, surtout, sans la présence
des hommes, qui est interdite. (Qui peut les en blâmer). C’est
Marie-Ève, avec une petite cinécaméra, qui
a pu capter pour nous des images uniques de ce refuge.
Danger omniprésent
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| 2000 soldats canadiens sont actuellement
en mission en Afghanistan |
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Et qu’en est-il de la guerre. Question difficile, parce que
la situation, malgré les apparences, demeure instable et
dangereuse, surtout pour les militaires de la force multinationale
qui patrouillent les rues et les environs de Kaboul. Le quartier
général de la force, où nous sommes allés
à quelques reprises, a été la cible d’un
tir de roquette quelques jours après notre départ.
Quatre soldats allemands ont aussi été tués
et 25 autres blessés lorsque leur autobus a été
la cible d’une voiture piégée en juillet. Ils
se rendaient à l’aéroport. Lorsque nous tournions
en patrouille avec les soldats canadiens, nous étions tenus
de porter la veste pare-balles. Les Canadiens ne quittent leur base,
à l’extérieur de Kaboul, que pour les patrouilles
armées. C’est une véritable forteresse, une
petite ville autonome, où il ne manque, de l’avis des
soldats, qu’un café Tim Hortons.
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| Le ministre des Affaires extérieures
Bill Graham passant les troupes en revue à Kaboul |
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Mais en ville, où nous circulions à bord d’une
jeep afghane, avec un chauffeur et un interprète du coin,
nous nous sentions en parfaite sécurité, ou à
peu près. Il faut dire que les conditions dans lesquelles
nous travaillions étaient idéales, pour Kaboul. Nous
avions loué des chambres dans une petite pension tenue par
des Afghans qui avaient fui au Pakistan durant la guerre. Il y avait
un accès Internet, (plus ou moins fiable), une génératrice
d’électricité, (le gouvernement coupe le courant
12 heures par jours), un beau jardin et une table en acajou dans
une grande pièce que nous avions convertie en salle de travail.
Il fallait, bien sûr, prendre les précautions d’usage
pour éviter de tomber malade : médicaments contre
la malaria, de deux à trois litres d’eau par jour pour
éviter la déshydratation (eau de source en bouteille
il va sans dire) et nous laver les mains souvent (30% du sol en
Afghanistan est composé de matière fécales.)
Il fallait aussi vider nos chaussures le matin ; les scorpions ont
la mauvaise habitude d’aimer y passer la nuit. Heureusement,
en Afghanistan, leur morsure est tout au plus semblable à
une piqûre de guêpe. Ce sont les serpents et certaines
araignées qui sont à éviter. Il y a aussi une
autre bestiole typique du pays, qui semblait s’être
prise d’affection pour moi, mais celle-ci, m’a-t-on
rassuré, est plus dérangeante que dangereuse.
Un président bien entouré
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| Michel Cormier et Hamid Karzai |
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Au-dessus de ce monde hétéroclite, de ce monde éclaté,
il y a le président Hamid Karzai, que nous avons eu l’occasion
d’interviewer au palais présidentiel. C’est un
homme étonnement serein, jovial, compte tenu de sa situation.
Le gouvernement américain a tellement peur pour sa vie que
ce sont les services secrets américains, mitraillette au
poing, qui assurent sa sécurité. Il est plus facile
d’avoir des billets de saison au Centre Molson que d’entrer
au palais présidentiel. Karzai a fini par nous accorder exactement
sept minutes d’entrevue (après maintes péripéties
et des négociations ardues). Le président voulait
surtout se servir de l’entrevue pour attaquer le Pakistan,
qu’il accuse de soutenir les talibans. Puis, il est parti.
Le regardant s’éloigner, je ne savais pas si son étonnante
sérénité tenait à sa totale confiance
dans le pays ou à un cynisme bien camouflé. S’il
y a une chose de certaine, c’est que l’Afghanistan a
toujours confondu ceux qui croyaient la comprendre.
Il nous faudra, je crois bien, y retourner.
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