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Si les oiseaux se mettent à mourir, par exemple, ou que tout le monde se met à aller à l’hôpital, il y a de bonnes chances qu’on soit en présence d’une arme biologique comme l’anthrax ou la peste.
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On a bien sûr tous vu les images des Kurdes tués par Saddam Hussein à l’aide d’armes chimiques, mais l’idée d’en être soi-même la cible demeure tout à fait abstraite.
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:: Michel Cormier ::
Moscou : La chambre à gaz


« Si vous êtes dans le désert et que tout à coup, vous reniflez une odeur d’huile d’amande, de gazon fraîchement tondu ou de chlore, il s’agit d’une attaque chimique. Vous avez neuf secondes pour mettre votre masque à gaz. Sinon, vous êtes morts. » Ian Day, l’instructeur de cette session sur le journalisme en zone de guerre, semblait savoir de quoi il parlait. Depuis quinze ans, ce colosse entraîne les militaires britanniques à se protéger des armes chimiques, biologiques et nucléaires. Il se porte aussi régulièrement volontaire pour tester les nouveaux équipements et les nouveaux poisons.

Alexei, Tanya et Michel prêts pour la session

Moscou, le 14 février 2003 — À l’entendre parler, Saddam Hussein possède un cocktail de substances mortelles suffisant pour anéantir la population du monde entier. Du gaz moutarde qui brûle les yeux et boursouffle la peau, du VX, une goutte sur la peau tue en vingt minutes, le bacille du botulisme, la substance naturelle la plus toxique connue contre laquelle il n’y a pas d’antidote, et des kilos d’anthrax. C’est lui que George W. Bush aurait dû envoyer aux Nations unies. Il aurait sûrement été plus convaincant que Colin Powell.

Nous étions une dizaine de journalistes, réalisateurs et caméramans de Radio-Canada et de la CBC à écouter Ian Day dans une baraque de la base militaire de Salisbury, au sud de Londres. Il y avait Guy Gendron du bureau de Paris, Patrick Brown et Paul Workman de la télé de CBC, Frédérick Nikoloff, Daniel Raunet et Akli Aït Abdallah de la radio de Radio-Canada, Azur, caméraman du bureau de Jérusalem, ma réalisatrice Tanya, mon caméraman Alexei et moi-même, du bureau de Moscou. Nos patrons nous y avaient envoyés récemment pour apprendre à reconnaître les signes d’une attaque chimique, biologique et nucléaire, s’en prémunir et, si possible, y survivre. Tous, nous serons appelés à aller en Irak ou dans les pays avoisinants, en cas de guerre.

Chaque guerre a ses particularités. L’an dernier, c’était l’Afghanistan. Nous avons suivi une formation sur comment reconnaître un tir de mortier, réagir dans une embuscade, traverser un champ de mines. Cette année, c’est possiblement l’Irak, et qui dit Irak dit armes de destruction massive.


Symptômes, symptômes

Le kit complet de protection tient dans un sac à dos. Il consiste en un masque à gaz avec filtre de rechange, une combinaison, une gourde, des bottes et des gants de caoutchouc, enfin, de la poudre de décontamination chimique. Le détecteur de radiation et les seringues d’antidote sont à la discrétion de l’employeur.

Ian Day en pleine action

Le cours de deux jours consistait en une session théorique et une deuxième, pratique. Ian Day a commencé par nous familiariser avec toute la panoplie d’armes de destruction massive, comment en reconnaître les premiers signes, les premiers symptômes. Si les oiseaux se mettent à mourir, par exemple, ou que tout le monde se met à aller à l’hôpital, il y a de bonnes chances qu’on soit en présence d’une arme biologique comme l’anthrax ou la peste. Un agent paralysant n’a pas d’odeur, ses premiers symptômes sont une salivation abondante et une respiration difficile. Le chlore, qui asphyxie, vous noie essentiellement de l’intérieur et vous devenez bleu. La seule chance de survie est de mettre son masque à gaz à temps. Ensuite, il faut revêtir la combinaison, les bottes et les gants. Un conseil, dit Ian: ne laissez pas le masque à gaz à l’hôtel, le réflexe de bien des journalistes.

Les journalistes se préparent

Après que nous ayons été mesurés pour le masque à gaz, nous sommes allés à l’extérieur pour revêtir les combinaisons. Toute l’expérience est assez surréaliste, parce que la dernière chose à laquelle on s’attend, c’est bien de recevoir un entraînement sur comment survivre à de telles attaques. On a bien sûr tous vu les images des Kurdes tués par Saddam Hussein à l’aide d’armes chimiques, mais l’idée d’en être soi-même la cible demeure tout à fait abstraite. Lorsque nous avons revêtu les combinaisons, nous nous sentions carrément ridicules. Quelqu’un a passé la remarque que nous avions l’air des spermatozoïdes dans le célèbre film de Woody Allen.

Alexei et Michel en route pour la chambre à gaz

Mais les tirs d’artillerie qui sonnaient au loin par contre ne mentaient pas. La guerre, s’il y en a une, sera bien réelle. L’armée britannique était en train de calibrer, d’ajuster le tir de ses pièces d’artillerie avant de s’embarquer pour le Koweït. C’est aussi sur cette même base de Salisbury que les Britanniques testaient leurs propres armes chimiques, principalement du gaz moutarde, durant la première guerre mondiale. Ce qui nous rappelle que pour toute l’horreur que nous ressentons aujourd’hui à l’idée que quelque dictateur ou terroriste s’en serve, nous-mêes, Occidentaux, il n’y a pas si longtemps, considérions ces armes comme légitimes. La Russie et les États-Unis, d’ailleurs, disposent toujours de stocks immenses de ces armes, même si les deux pays ont renoncé à s’en servir.


« La » chambre

Dans la chambre à gaz

Le lendemain, après avoir étudié le rayon et la vitesse de propagation de ces agents, selon la vitesse des vents et autres facteurs, nous sommes passés à l’exercice pratique : la chambre à gaz. L’exercice consistait à passer une quinzaine de minutes dans une pièce fermée inondée de gaz lacrymogènes. Nous devions aussi réussir à changer la bombonne de notre masque à gaz, une opération assez délicate puisqu’il faut fermer les yeux et retenir sa respiration lorsqu’on tente de visser la bombonne en question. La panique, dans ce cas, est le pire ennemi. Si vous échouez, nous a dit Ian avec toute la sympathie d’un sergent, je serai là pour vous consoler, rajuster votre masque et vous renvoyer dans la pièce.

 

Le tout s’est remarquablement bien passé, pour tout le monde. Personne n’a vraiment été incommodé par les gaz. Ce qui nous a tous rassurés sur notre niveau de compétence. Je me demande bien comment nous réagirions dans une vraie situation pourtant. Avant de partir, Ian nous a rappelé que le plus grand danger qui nous guette en Irak, c’est que les bombardements américains d’installations chimiques ne provoquent des fumées mortelles, ou que les puits de pétrole, s’ils sont incendiés, ne libèrent un véritable cocktail de produits chimiques dans l’atmosphère.

« Un dernier conseil, nous a-t-il lancé, de son humour caustique. La meilleure façon de se protéger de tout cela, c’est de ne pas aller en Irak. Moi, je n’y serai pas. Bonne chance. »

Tourlou!

 

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