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On a jamais su qui a eu l’idée du match, mais je m’en doute. Je suis certain que les Russes ont encore 1972 dans la gorge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La petite histoire retiendra que j’ai remporté une mise au jeu, intercepté deux passes, bloqué un lancer et réussi deux assistances….sur les deux buts de Makarov.

 

 


:: Michel Cormier ::
Moscou : Le match revanche

« N’y vas surtout pas, ça va être un massacre! m’avait dit mon ami Lou. Il n’y a pas de partie amicale avec les Russes. Ils paquetent leur équipe avec d’anciens professionnels et puis ils nous écrasent à tout coup! » Le problème, c’est que je m’étais déjà engagé à défendre les couleurs de l’équipe canadienne, et puisque après la chute du Nasdaq, la seule chose qui me reste, c’est la parole des Cormier, pas question de reculer. J’embarquerais sur la glace, s’il le fallait, comme un Canadien-francais débarque à Dieppe. De toute façon, me suis-je dit, il exagère toujours, Lou.

Moscou, 27 décembre 2002 — Le match en question, c’était à l’occasion de la visite à Moscou du ministre fédéral (on a jamais si bien dit) du Sport amateur, Paul DeVillers, un vétéran des ligues de garage de l’Ontario. Son vis-à-vis russe, Vyachislav Fetisov, a remporté trois coupes Stanley avec les Red Wings de Detroit. On a jamais su qui a eu l’idée du match, mais je m’en doute. Je suis certain que les Russes ont encore 1972 dans la gorge. L’ambassade, quant à elle, avait « rapaillé » tout ce qu’il y a de Canadiens avec des patins à Moscou pour tenter de former une équipe. C’est comme cela que je me suis retrouvé au centre du troisième trio avec comme ailier gauche le correspondant du Globe and Mail et à l’aile droite un membre de l’entourage du ministre, plus habitué à pousser un crayon qu’une rondelle.

Paul DeVillers et Vyachislav Fetisov

Lorsque j’ai reçu l’invitation de l’ambassade par courriel, c’est comme si on m’avait invité au camp d’entraînement des Canadiens de Montréal. L’idée d’une vraie partie, contre des Russes, de surcroît, était comme un rêve. Le seul hockey que je joue ici, c’est du hockey récréatif avec mes trois fils le samedi matin. Mon hockey, je l’ai appris sur les étangs de la côte acadienne du Nouveau-Brunswick. Je le joue comme le piano, par oreille et pas très bien. Je dois avouer que j’ai bien plus de souvenirs d’engelures que de tours du chapeau.


Tout un alignement

Michel Cormier et ses fils Philippe et Dominique en compagnie de Valery Makarov

Lorsque j’ai vu la liste des joueurs russes, j’ai eu le vertige. Je me suis dit que même Lou avait sous-estimé leur capacité de paqueter une équipe. Ils devaient avoir vingt médailles d’or olympiques et les trois coupes Stanley de Fetisov entre eux. On comptait pas moins de six vétérans de la série de 1972, dont le grand Yakoushev, le capitaine Kouzkin et Yuri Blinov, le rapide ailier droit que j’avais d’ailleurs rencontré lors du trentième anniversaire de la série en septembre dernier (voir l’une de mes chroniques précédentes.)

Muni de ce qu’il me restait d’illusions, de l’équipement de mon fils de treize ans et de la sourde inquiétude de faire un fou de moi, je me suis donc rendu, comme prévu, le dimanche après-midi, au complexe sportif Luzhniky, là où Paul Henderson a compté son célèbre but en 1972. Sans doute par souci de ne pas souiller la mémoire de la série du siècle, les Russes nous avaient invités à jouer sur la petite patinoire du complexe, juste à côté.

 

Notre affaire a mal commencé lorsque l’attaché de presse du ministre, un dénommé Mario Tremblay (malheureusement pas celui-là) a avoué dans le vestiaire avoir oublié les gilets de l’équipe dans un taxi à Ottawa. On nous a donc donné des gilets blancs sans numéros. Quelqu’un a dit, le sarcasme inquiet, qu’on aurait toujours le loisir de les agiter en guise de drapeau si la reddition s’avérait inévitable. Tout le monde a ri jaune.

Lors de la période d’échauffement, avant le match, j’ai accosté Yuri Blinov.

- Comment ça va, lui lancai-je, comme si on faisait ça toutes les semaines.

- Quossé qu’tu fais icitte, a-t-il rétorqué dans l’équivalent du russe familier.

- J’sus venu jouer au hockey.

Il est parti en se secouant la tête. On lui avait peut-être dit à lui aussi que les Canadiens avaient l’habitude de paqueter leur équipe.


Un match... prévisible

 

Mon premier tour sur la glace s’est terminé par un fiasco prévisible. J’ai commencé par perdre la mise au jeu à Makarov. L’ancien joueur des Flames de Calgary, récipiendaire du trophée Calder comme recrue de l’année, s’est emparé de la rondelle avant même que j’aie eu conscience qu’elle avait touché la glace. Après avoir bourdonné pendant trois minutes dans notre zone sans vraiment chercher à marquer, les Russes ont échappé la rondelle, qui s’est miraculeusement retrouvée sur mon bâton. J’ai fait ce que je pensais être une passe parfaite à l’aile droite, mais Makarov, qui savait ce que j’allais faire de la rondelle avant même que je ne le sache moi-même, est sorti de nulle part, a intercepté ma passe parfaite et l’a logée dans le haut du filet sans que notre gardien n’y puisse quoi que ce soit. En retournant au banc des joueurs, mon fils m’a lancé, des estrades : « Pas mal, déjà une passe… sur un but des Russes, Ha! »

 

Le reste du match s’est déroulé dans sa finalité prévisible. Nos deux premières lignes ont marqué quatre vrais buts, mais les Russes se sont toujours arrangés pour garder une avance confortable. Ils ont fini par remporter le match par un score diplomatique de 8 à 4, sans vraiment se fatiguer. Mais qu’ils étaient beaux à voir, ces vétérans de plus de cinquante ans, se passer la rondelle avec la même élégance qu’on danse le « Lac des Cygnes » au Bolshoi! Il faut avoir été victime des feintes de ces virtuoses pour vraiment comprendre la frustration des Canadiens en 1972, qui n’avaient jamais vu du hockey joué comme ça. Et que de classe de leur part de calibrer leur jeu de façon à nous laisser croire que nous étions dans le match sans pour autant gâcher le spectacle de leur jeu!

La petite histoire retiendra que j’ai remporté une mise au jeu, intercepté deux passes, bloqué un lancer et réussi deux assistances….sur les deux buts de Makarov. Ma femme et mes fils n’ont jamais tant ri. Vraiment, n’en déplaise à Lou, c’est le match le plus amical qu’il m’a été donné de jouer, et le plus beau massacre dont on peut être victime.


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