| Le correspondant de la télévision
de Radio-Canada à Moscou, Michel Cormier, s’est rendu
à la mi-novembre à Riga, capitale de la Lettonie.
Il y a tourné un reportage sur l’adhésion de
ce pays à l’OTAN. À Riga, Michel a rencontré
la présidente du pays, Mme Vaira Vika Freiberga, qui a vécu
trente-trois ans à Montréal, pendant l’occupation
de son pays par les Soviétiques.
Moscou, le 6 décembre
2002 — La première chose dont Vaira Vika Freiberga
se souvient du Canada, c’est que ses parents lui avaient acheté
un énorme cornet de crème glacée en descendant
du bateau à Halifax. C’était en 1940, l’Union
Soviétique venait d’annexer la Lettonie et les deux
autres républiques baltes. Et les Freiberg avaient pris la
déchirante décision de fuir, en réfugiés
politiques, en expatriés qui ne savaient pas s’ils
reverraient un jour leur pays.
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| Vaira Vika Freiberga, présidente
de la Lettonie |
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La petite Vaira a grandi à Toronto, puis a
passé la plupart de sa vie à enseigner la psychologie
clinique à l’Université de Montréal.
En rêvant toujours de pouvoir vivre à nouveau dans
son pays un jour. En devenant aussi l’une des sommités
sur le folklore letton. Parce que ses parents lui avaient appris
que, quoiqu’il arrive, la culture ne devait pas mourir. Le
21 novembre, c’est à titre de présidente de
la république indépendante de Lettonie que Vaira Vika
Freiberga a signé, à Prague, l’entrée
de son pays dans l’OTAN, l’alliance formée à
la fin de la seconde guerre mondiale pour freiner l’expansion
soviétique en Europe. Un moment historique pour le pays et
profondément personnel pour madame Freiberga.
Une blessure profonde
La semaine précédente, j’avais
interviewé la présidente dans son château, dans
la capitale lettonne de Riga. Nous nous y étions rendus pour
préparer un reportage en prévision du sommet de l’Otan.
La principale question que je voulais lui poser était la
suivante : « N’est-il pas inutile pour la Lettonie
de faire partie de l’Otan au moment où la Russie ne
représente plus une menace pour le pays? Au fond, la protection
tant attendue de l’Europe n’arrive-t-elle pas trop tard? »
Son regard d’acier s’est durci, elle
a pris une bonne respiration, puis a répondu, sur le ton
calme et digne mais ferme qui est sa marque de commerce : « On
ne sait jamais! » Et c’est là que j’ai
non pas compris, mais saisi, senti la blessure profonde qu’a
infligée le vingtième siècle à ce petit
peuple de deux millions d’habitants. Et la présidente
d’enchaîner : « Neville Chamberlain, le premier
ministre britannique, n’était-il pas revenu de sa rencontre
avec Adolphe Hitler, à la veille du début de la seconde
guerre mondiale, en disant qu’il avait arraché une
promesse de paix durable au Führer? » Hitler, on
l’apprendra plus tard, avait conclu un pacte de non-agression
avec Staline en vertu duquel la Lettonie et ses sœurs baltes,
la Lituanie et l’Estonie, tombaient sous la domination soviétique.
La Lettonie avait choisi à l’époque l’illusion
de la neutralité. « Plus jamais »,
affirme la présidente.
Loi 101… à la lettonne
Il faudra cinquante ans, avec la chute de l’Empire
soviétique, pour que la Lettonie retrouve son indépendance
et que Vaira Vika Freiberg puisse réaliser le rêve
de ses parents et le sien de vivre à nouveau dans leur patrie
libérée. Aujourd’hui, Riga a davantage l’air
d’une petite capitale européenne que d’une ancienne
possession soviétique. Le Letton, la seule langue officielle,
est aussi la seule loi d’affichage commercial. Un peu comme
au Québec. Et les lettons se mettent à l’anglais,
la langue commune des échanges sur le continent. Plus personne
ne va à Moscou.
Mais derrière cette façade et au-delà
de cet optimisme tourné résolument vers l’Europe,
la Lettonie est en train, parfois douloureusement, de régler
ses comptes avec l’Histoire et avec sa minorité russe.
Avec plus d’une touche d’ironie. Avant d’accepter
de l’admettre dans ses rangs, l’OTAN a en effet exigé
de la Lettonie qu’elle assouplisse la disposition de sa loi
linguistique qui exige une connaissance du letton pour certains
postes publics. Que la Lettonie, en d’autres mots, soit plus
gentille avec ses Russes.
Avec l’avènement de l’indépendance
de la Lettonie, près d’un million de Russes se sont
retrouvés soudainement apatrides, coupés de la Russie.
La Lettonie accepte d’en faire des citoyens, mais pour cela,
ils doivent renoncer à la citoyenneté russe, rendre
leur passeport russe, et subir un test de citoyenneté qui
exige une connaissance fonctionnelle du letton et de l’histoire
du pays. Seulement le tiers des Russes, jusqu’à maintenant,
a opté pour la citoyenneté lettone. Les plus jeunes,
la nouvelle génération, qui n’a pas la nostalgie
d’avoir régné sur le pays et pour qui l’Europe
représente beaucoup plus d’attraits que la Russie.
Il faudra donc beaucoup de doigté, de modération,
d’abnégation à la présidente alors qu’elle
doit assurer le leadership nécessaire pour pouvoir intégrer
la Lettonie à l’Europe, à l’OTAN, avec
toutes les garanties de droits humains que cela représente,
tout en corrigeant ce que les Lettons considèrent comme les
injustices de l’Histoire. Mme Freiberga est déjà
intervenue pour empêcher une loi linguistique particulièrement
discriminatoire à l’endroit des Russes de passer au
Parlement. Mais elle met aussi en garde la minorité qu’il
lui faudra accepter l’idée d’une Lettonie indépendante,
où la langue officielle est le letton, s’ils veulent
jouir des privilèges de sa citoyenneté.
L’entrée dans l’OTAN est un premier
pas qui devrait permettre à la Lettonie de se sentir plus
en sécurité. Le reste dépendra beaucoup d’une
présidente que ses parents avaient tenté de consoler
de l’exil et du déracinement en lui achetant un cornet
de crème glacée sur un quai du port d’Halifax.
Riga, capitale de la Lettonie
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