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La vie de Yuri Blinov ressemble au fait à la vie de tant de Russes, qui n'ont tout simplement pas réussi à faire la transition entre le communisme et ce qui est aujourd'hui la Russie.
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:: Michel Cormier ::
Moscou : Les malentendus de Yuri Blinov

Comme tous les fans de hockey, je me souviens parfaitement d'où je me trouvais lorsque Paul Henderson a compté le but gagnant qui a permis au Canada de vaincre l'Union Soviétique, le 28 septembre 1972, dans la dernière minute du dernier match de ce qui est devenu la série du siècle. Je me trouvais dans une salle de classe de neuvième année de la polyvalente de Bouctouche, au Nouveau-Brunswick. Notre enseignant, un fan de hockey, avait installé une télé en noir et blanc et nous avions suivi chaque minute de ce match mémorable. Je me souviens encore être descendu de l'autobus scolaire et du bonheur incomparable que je ressentais en faisant à pied, sous un ciel gris d'automne, les 300 mètres de la route de terre qui menait à la maison.

Le but refusé

Yuri Blinov, lui, se trouvait sur le banc de l'équipe soviétique, mais le souvenir qu'il a du but de Henderson est évidemment bien différent du mien. Surtout que Blinov, un jeune ailier droit de vingt-deux ans, croyait avoir compté le but gagnant de la série quelques minutes plus tôt. Il avait déjoué Ken Dryden comme personne n'avait jamais déjoué Dryden et devant un but béant, lança la rondelle. Mais Phil Esposito, le grand joueur de centre des Bruins de Boston et l'inspiration d' Équipe Canada, sortit de nulle part pour stopper la rondelle en plein sur la ligne des buts. N'eut été d'Esposito, Blinov aurait compté ce qui serait probablement devenu le but gagnant pour l'Union Soviétique et c'est de lui, non de Paul Henderson, dont on se serait souvenu.

Yuri Blinov

Si je vous parle de Yuri Blinov, c'est que j'ai passé quelques jours avec lui en septembre pour préparer un reportage pour le trentième anniversaire de la série Canada-URSS. J'avais délibérément décidé de ne pas interviewer Vladislav Tretiak et les autres vedettes familières de l'équipe soviétique, tant leur histoire nous est connue. J'ai décidé de m'intéresser à Yuri Blinov parce que la vie, pour lui, n'a pas été facile depuis la chute de l'Union Soviétique et parce qu'il aime encore jouer au hockey. Ce qu'on ne peut pas dire de tous les vétérans de cette série.


Une vie remplie de malentendus

 

La vie de Yuri Blinov ressemble au fait à la vie de tant de Russes, qui n'ont tout simplement pas réussi à faire la transition entre le communisme et ce qui est aujourd'hui la Russie. Au fait, et c'est ce dont j'allais me rendre compte, la vie de Yuri Blinov est une suite de malentendus, à commencer par la façon dont il est devenu joueur de hockey. Il avait appris à patiner avec les patins de sa sœur aînée, sur les étangs des environs de Moscou. Mais c'est de foot dont il rêvait, Yuri Blinov et lorsqu'il s'est présenté au CSKA, le célèbre club de l'armée rouge, comme jeune recrue, il espérait faire l'équipe de soccer et peut-être se rendre aux Olympiques. Mais Vsevolod Bobrov, le légendaire entraîneur qui s'occupait et du foot et du hockey, décida que Blinov servirait mieux la cause du pays comme joueur de hockey. Ce fut le premier malentendu.

Le but gagnant de Paul Henderson

Le second malentendu, c'est que Yuri Blinov n'a jamais considéré, contrairement à nous, que la série de 1972 était aussi de nature politique, c'est-à-dire qu'elle déterminerait non seulement qui savait le mieux jouer au hockey, mais quel système, du communisme ou du capitalisme, était supérieur. Il n'était venu que pour jouer au hockey, contre ceux qu'il considérait comme les meilleurs joueurs au monde, et il sera à la fois étonné et un peu blessé d'entendre Paul Henderson dire que les joueurs soviétiques étaient des ennemis. Et c'est peut-être cela que nous n'avions par compris, dans la fièvre de la guerre froide, que les Russes étaient loin d'être les communistes enragés que nous imaginions.

Le troisième malentendu, c'est le but qu'il a failli marquer. Yuri Blinov prétend que la rondelle a bel et bien traversé la ligne des buts et que seuls lui et Phil Esposito le savent. Mais il avait beau me montrer la bande vidéo du jeu dans son salon, même au ralenti, je n'arrivais pas à voir si la rondelle avait pénétré dans le but.

Yuri Blinov dans son appartement

Le dernier malentendu de la vie de Yuri Blinov, et sans doute le plus tragique, c'est qu'il croyait que l'Union Soviétique s'occuperait de le faire vivre toute sa vie. Ca faisait partie du contrat. Mais cette illusion s'est envolée avec la chute du système en 1991. Il a travaillé un peu comme entraîneur, il a même été concierge dans une épicerie. Aujourd'hui, il vit d'une petite pension de l'armée, avec son épouse, sa fille, sa belle-mère et son petit neveu de quatre ans, Yuri, qu'il a adopté à la mort de sa belle-sœur. Ils sont tout ce monde dans le même petit appartement de deux pièces qu'il avait reçu en récompense pour sa participation à la série de 1972.


Passer le flambeau

Le petit Yuri

Mais s'il trouve la vie dure, Yuri Blinov, il refuse de se plaindre, parce que c'est un homme fier et intègre. Et il lui reste un souhait, c'est de montrer au petit Yuri à jouer comme lui, comme on jouait en 1972. Et à le voir sur des patins, on a peine à croire qu'il a 53 ans. À le voir feinter devant les jeunes défenseurs qui ont la moitié de son âge et avec qui il joue pour le plaisir, les mardis soirs, on se dit qu'il pourrait peut-être en montrer à José Théodore.

Yuri à l'entraînement avec son père

Après avoir passé l'après-midi chez lui, nous l'avons conduit à la gare. Il partait pour la Lettonie, avec d'autres vétérans de l'équipe de 1972, pour y jouer une partie amicale. Faute de place, je me suis assis à l'arrière de notre camionnette Toyota, entre son équipemen t de hockey et son bâton. Et j'ai posé la main sur le bâton, et je me suis dit qu'en 1972, j'aurais donné je ne sais quoi pour mettre la main sur la bâton d'un de ces joueurs en espérant en retirer toute la science.

Et je me suis dit qu'il est dommage qu'Esposito ait bloqué la rondelle, si tant est qu'il l'a bloquée, parce que Yuri Blinov, au fond, avait bien plus besoin de ce but gagnant que Paul Henderson.

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