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Comme tous les fans de hockey, je
me souviens parfaitement d'où je me trouvais lorsque Paul
Henderson a compté le but gagnant qui a permis au Canada
de vaincre l'Union Soviétique, le 28 septembre 1972, dans
la dernière minute du dernier match de ce qui est devenu
la série du siècle. Je me trouvais dans une salle
de classe de neuvième année de la polyvalente de Bouctouche,
au Nouveau-Brunswick. Notre enseignant, un fan de hockey, avait
installé une télé en noir et blanc et nous
avions suivi chaque minute de ce match mémorable. Je me souviens
encore être descendu de l'autobus scolaire et du bonheur incomparable
que je ressentais en faisant à pied, sous un ciel gris d'automne,
les 300 mètres de la route de terre qui menait à la
maison.
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| Le but refusé |
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Yuri Blinov, lui, se trouvait sur
le banc de l'équipe soviétique, mais le souvenir qu'il
a du but de Henderson est évidemment bien différent
du mien. Surtout que Blinov, un jeune ailier droit de vingt-deux
ans, croyait avoir compté le but gagnant de la série
quelques minutes plus tôt. Il avait déjoué Ken
Dryden comme personne n'avait jamais déjoué Dryden
et devant un but béant, lança la rondelle. Mais Phil
Esposito, le grand joueur de centre des Bruins de Boston et l'inspiration
d' Équipe Canada, sortit de nulle part pour stopper la rondelle
en plein sur la ligne des buts. N'eut été d'Esposito,
Blinov aurait compté ce qui serait probablement devenu le
but gagnant pour l'Union Soviétique et c'est de lui, non
de Paul Henderson, dont on se serait souvenu.
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| Yuri Blinov |
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Si je vous parle de Yuri Blinov, c'est que j'ai passé
quelques jours avec lui en septembre pour préparer un reportage
pour le trentième anniversaire de la série Canada-URSS.
J'avais délibérément décidé de
ne pas interviewer Vladislav Tretiak et les autres vedettes familières
de l'équipe soviétique, tant leur histoire nous est
connue. J'ai décidé de m'intéresser à
Yuri Blinov parce que la vie, pour lui, n'a pas été
facile depuis la chute de l'Union Soviétique et parce qu'il
aime encore jouer au hockey. Ce qu'on ne peut pas dire de tous les
vétérans de cette série.
Une vie remplie de malentendus
La vie de Yuri Blinov ressemble au fait à
la vie de tant de Russes, qui n'ont tout simplement pas réussi
à faire la transition entre le communisme et ce qui est aujourd'hui
la Russie. Au fait, et c'est ce dont j'allais me rendre compte,
la vie de Yuri Blinov est une suite de malentendus, à commencer
par la façon dont il est devenu joueur de hockey. Il avait
appris à patiner avec les patins de sa sur aînée,
sur les étangs des environs de Moscou. Mais c'est de foot
dont il rêvait, Yuri Blinov et lorsqu'il s'est présenté
au CSKA, le célèbre club de l'armée rouge,
comme jeune recrue, il espérait faire l'équipe de
soccer et peut-être se rendre aux Olympiques. Mais Vsevolod
Bobrov, le légendaire entraîneur qui s'occupait et
du foot et du hockey, décida que Blinov servirait mieux la
cause du pays comme joueur de hockey. Ce fut le premier malentendu.
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| Le but gagnant de Paul Henderson |
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Le second malentendu, c'est que Yuri Blinov n'a jamais
considéré, contrairement à nous, que la série
de 1972 était aussi de nature politique, c'est-à-dire
qu'elle déterminerait non seulement qui savait le mieux jouer
au hockey, mais quel système, du communisme ou du capitalisme,
était supérieur. Il n'était venu que pour jouer
au hockey, contre ceux qu'il considérait comme les meilleurs
joueurs au monde, et il sera à la fois étonné
et un peu blessé d'entendre Paul Henderson dire que les joueurs
soviétiques étaient des ennemis. Et c'est peut-être
cela que nous n'avions par compris, dans la fièvre de la
guerre froide, que les Russes étaient loin d'être les
communistes enragés que nous imaginions.
Le troisième malentendu, c'est le but qu'il
a failli marquer. Yuri Blinov prétend que la rondelle a bel
et bien traversé la ligne des buts et que seuls lui et Phil
Esposito le savent. Mais il avait beau me montrer la bande vidéo
du jeu dans son salon, même au ralenti, je n'arrivais pas
à voir si la rondelle avait pénétré
dans le but.
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| Yuri Blinov dans son appartement |
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Le dernier malentendu de la vie de Yuri Blinov, et
sans doute le plus tragique, c'est qu'il croyait que l'Union Soviétique
s'occuperait de le faire vivre toute sa vie. Ca faisait partie du
contrat. Mais cette illusion s'est envolée avec la chute
du système en 1991. Il a travaillé un peu comme entraîneur,
il a même été concierge dans une épicerie.
Aujourd'hui, il vit d'une petite pension de l'armée, avec
son épouse, sa fille, sa belle-mère et son petit neveu
de quatre ans, Yuri, qu'il a adopté à la mort de sa
belle-sur. Ils sont tout ce monde dans le même petit
appartement de deux pièces qu'il avait reçu en récompense
pour sa participation à la série de 1972.
Passer le flambeau
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| Le petit Yuri |
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Mais s'il trouve la vie dure, Yuri Blinov, il refuse
de se plaindre, parce que c'est un homme fier et intègre.
Et il lui reste un souhait, c'est de montrer au petit Yuri à
jouer comme lui, comme on jouait en 1972. Et à le voir sur
des patins, on a peine à croire qu'il a 53 ans. À
le voir feinter devant les jeunes défenseurs qui ont la moitié
de son âge et avec qui il joue pour le plaisir, les mardis
soirs, on se dit qu'il pourrait peut-être en montrer à
José Théodore.
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| Yuri à l'entraînement avec
son père |
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Après avoir passé l'après-midi
chez lui, nous l'avons conduit à la gare. Il partait pour
la Lettonie, avec d'autres vétérans de l'équipe
de 1972, pour y jouer une partie amicale. Faute de place, je me
suis assis à l'arrière de notre camionnette Toyota,
entre son équipemen t de hockey et son bâton. Et j'ai
posé la main sur le bâton, et je me suis dit qu'en
1972, j'aurais donné je ne sais quoi pour mettre la main
sur la bâton d'un de ces joueurs en espérant en retirer
toute la science.
Et je me suis dit qu'il est dommage qu'Esposito ait
bloqué la rondelle, si tant est qu'il l'a bloquée,
parce que Yuri Blinov, au fond, avait bien plus besoin de ce but
gagnant que Paul Henderson.

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