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Il y a près de deux ans, lors
du naufrage du Koursk, je m'étais rendu dans la petite ville
de Yakhrama, à une heure au nord de Moscou, pour raconter
l'histoire de Dmitri Leonov, un des jeunes marins qui avaient péri
dans le sous-marin. Lorsque nous sommes arrivés sur place,
la famille de Dmitri était partie à Mourmansk, son
port d'attache sur la mer de Barents, pour tenter de savoir ce qui
était arrivé à son fils. C'est une voisine
et amie de la famille, Nadejda Mourashkina, qui nous avait ouvert
la porte de l'appartement des Leonov pour nous montrer les photos
et les effets personnels de Dmitri. Il restait de sa courte vie
quelques poids et haltères, qui gisaient maintenant sur le
plancher avec tout le poids de l'éternité, une peinture
amateur du Koursk et quelques photos de ce jeune homme à
l'air espiègle et au visage de chérubin. Nadejda pleurait
à chaudes larmes en nous parlant du petit garçon qu'elle
avait vu grandir et qui avait toujours rêvé de prendre
la mer.
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| Dmitri Leonov |
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Les amis de Dmitri avaient déposé
des fleurs sauvages dans des contenants de plastique près
de l'entrée de l'immeuble délabré où
habitait la famille. Ils fumaient en silence, les mains enfoncées
dans les poches de leurs habits de jogging, solennelle vigile pour
un ami d'enfance qui leur avait inspiré espoir en réussissant
à quitter leur quartier sans avenir pour se tailler une place
dans l'équipage du sous-marin le plus moderne de la marine
russe. Pour ces jeunes Russes habitués à la moins
belle part de l'existence, la mort de leur copain représentait
maintenant une trahison de plus qui confirme que la vie est une
chienne et qu'il ne faut surtout pas lui faire confiance. La scène
était empreinte d'une tristesse aussi profonde que la mer
qui avait emporté Dmitri.
Retour à Yakhrama
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| Michel Cormier en compagnie de la mère
de Dmitri. |
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Récemment, je suis retourné
à Yakhrama pour tenter de retrouver la famille Leonov. Le
gouvernement russe s'apprêtait à reconnaître,
dans son rapport d'enquête très attendu, que c'est
une torpille défectueuse qui a coulé le Koursk et
non une collision avec un sous-marin étranger, comme on l'avait
laissé entendre depuis deux ans. J'étais curieux de
savoir comment réagirait la famille; je m'étais aussi
toujours voulu de ne pas les avoir connus.
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| La famille de Dmitri |
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Les parents de Dmitri, Sofia et Anatoly, ainsi que
son jeune frère Dinis avaient tous trois pris congé
de leur travail pour nous recevoir. Nous les avons rejoints dans
le même appartement qu'ils habitent depuis toujours. Le gouvernement
russe leur a donné un nouveau logement dans la ville voisine
de Dmitrov, mais ils préfèrent leur appartement plus
modeste, parce que c'est là que se trouvent les effets, les
souvenirs, la présence de Dmitri. Parce qu'ils sont plus
proches aussi du cimetière où se trouve leur fils.
Ils ont donc loué le nouvel appartement à la sur
de Sofia.
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| Nadejda Mourashkina |
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Ils étaient aussi curieux de me rencontrer
que moi de les connaître, de voir ce journaliste qui était
entré brièvement dans leur vie sans qu'ils ne s'en
rendent compte et qui en était ressorti pour raconter au
Canada entier le triste sort de leur fils. Nadejda, lorsqu'elle
a su que nous arrivions, a revêtu sa plus belle robe et s'est
teint les cheveux d'un roux aux reflets mauves, manuvre ratée
mais tout de même touchante de cette amie de la famille, cette
commère de quartier, qui traduisait à quel point elle
était ravie de nous revoir, elle dont l'existence dans cette
petite ville perdue de Russie, on le sent, est parfois bien ennuyante.
Et elle a encore une fois hurlé sa colère à
l'endroit de cette marine russe qui a tué son petit Dmitri,
Nadejda, et les larmes tachaient sa robe.
Géraniums et fleurs de plastique
La tombe de Dmitri se trouve dans un petit boisé
non loin du canal où passent les barges marchandes du réseau
fluvial. Elle est ceinte d'une clôture en fer forgé.
Sur la pierre tombale de granit noir se trouve l'effigie de Dmitri,
coiffé de son béret de la Flotte du nord. Il s'y trouve
aussi une gravure du Koursk et une inscription qui rappelle qu'il
est mort dans son naufrage. Sa mère Sofia y a semé
des géraniums. Des voisins y ont planté quelques fleurs
de plastique. Elle vient souvent se recueillir sur la tombe. Le
fait d'avoir pu récupérer le corps de son fils et
de l'enterrer, dit-elle, lui a enlevé un poids énorme.
Et maintenant qu'on sait que c'est une torpille défectueuse
qui a fait sombrer le Koursk, en veut-elle au gouvernement de lui
avoir menti, souhaite-t-elle que quelqu'un soit tenu responsable?
Oui, bien sûr, dit-elle, un peu pour la forme parce qu'elle
ajoute du même souffle que cela ne ramènera pas son
Dmitri et qu'elle, au moins, elle a reçu un appartement et
20 000 dollars du gouvernement. Les mères des soldats qui
se font tuer en Tchétchénie, dit-elle, ne touchent
rien, elles.
Et elle ne s'en cache pas, que la mort de Dmitri
leur a donné, aux Leonov, un confort matériel auquel
ils n'auraient jamais pu aspirer. Ils touchent le loyer du nouvel
appartement, ils ont refait la cuisine et ils ont acheté
pour Dinis un nouveau système de son. Car dans cette Russie
pauvre, il est permis de pleurer son fils sans avoir honte de toucher
une compensation. Mais il y a plus. Dmitri serait devenu amiral
qu'il n'aurait pas connu la gloire et le prestige que sa mort prématurée
lui a procurés dans le quartier. À l'école,
on a même accroché sa photo sur le mur avec celles
des autres notables de l'institution.
Un pied de nez à la vie et à la
mort
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Dinis, frère de Dmitri
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Le père de Dmitri, Anatoly, dit qu'il est
triste de savoir qu'il ne verra pas les petits-enfants que lui aurait
donnés son fils. Mais il ne regrette pas qu'il soit allé
dans la marine, même si cela lui a coûté la vie.
Parce qu'il croit toujours au service militaire, Anatoly. Il dit
que ça donne de la discipline, de l'échine à
la jeunesse désoeuvrée de son pays. Et il aimerait
bien que son autre fils Dinis le fasse son service militaire, même
si la mort de Dmitri dispense la famille d'envoyer un autre fils
à l'armée. Mais Dinis ne veut pas y aller. Il se tient
en retrait pendant toute la conversation et je sens qu'aux yeux
de ses parents, il ne pourra jamais, dans la vie, égaler
ce que son frère aîné a accompli pour eux dans
la mort. La tragédie a souvent des visages qu'on ne soupçonne
pas.
En quittant le cimetière, je leur promets
que nous leur enverrons une copie du reportage, qu'ils pourront
ajouter aux souvenirs de Dmitri. Je remarque que, près de
la pierre tombale, gisent quelques cigarettes jaunies. Ce n'est
pas ce que vous pensez, dit Sofia. Ce sont les amis de Dmitri qui
passent parfois et qui lui laissent des cigarettes, pour lui dire
qu'il est toujours leur pote, pour faire un pied de nez à
la vie, et à la mort.
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