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Le correspondant de la télé
de Radio-Canada à Moscou, Michel Cormier, rentre tout juste
d'une affectation dans le nord de l'Afghanistan, où il a
passé trois semaines à Hodja Baoudine, base arrière
des moudjahidines de l'Alliance du Nord. Au-delà du conflit
actuel, qui oppose les forces des moudjahidines à celles
des talibans, Michel nous livre ses réflexions sur les déchirements
de la société afghane, les drames collectifs et personnels
vécus par les Afghans depuis plus de vingt ans et l'incertitude
qui pèse sur l'avenir du pays, bombardé sans relâche
depuis plusieurs semaines par les avions américains.
« Nous ne pouvons évidemment
pas garantir votre retour », me dit en souriant le type
de l'ambassade qui s'occupait d'envoyer les journalistes en Afghanistan.
En voyant l'état de l'hélicoptère qui devait
nous emmener jusque dans le territoire contrôlé par
les forces rebelles, je me suis dit que l'Alliance du Nord n'était
même pas en mesure d'y garantir notre arrivée. Les
pneus étaient à moitié dessoufflés,
les réservoirs de carburant rapiécés avec je
ne sais quel mélange de tissus et de colle, et le pilote
s'inquiétait du surplus de poids que représentaient
les deux génératrices que les responsables de l'Alliance
du Nord venaient de lui demander de prendre à son bord. Les
rebelles ont perdu cinq hélicoptères en deux ans ;
il leur en reste huit, des appareils qui pour la plupart datent
de la guerre contre les soviétiques. Le nôtre, trop
vieux ou trop chargé, n'a pu décoller à la
verticale. C'est donc en longeant la piste en rase-mottes, à
la manière d'un petit avion, que nous avons réussi
à prendre suffisamment d'altitude pour nous détacher
du Tadjikistan et nous envoler vers l'inconnu.
Un voyage dans le temps
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| Michel Cormier accompagné de
sa réalisatrice et interprète, Tanya, et
de son caméraman Alexei |
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J'étais
accompagné, pour le voyage, de ma réalisatrice et
interprète, Tanya, et de mon caméraman Alexei, deux
êtres au cur aussi large et à la loyauté
aussi profonde que la Russie. On a peine à imaginer à
quel point l'idée de mettre le pied en Afghanistan est traumatisante
pour bien des Russes, qui ont encore en mémoire leur propre
guerre contre les Afghans, un conflit qui leur a coûté
tant de vies. Mais ils sont venus, malgré tout. La traversée,
en compagnie de deux journalistes grecs, d'une montagne de bagages
et des deux génératrices, n'allait durer, Dieu merci,
que 45 minutes. Un saut au-dessus de montagnes d'une beauté
aussi sauvage que spectaculaire qui allait nous amener au cur
du conflit afghan et nous ramener mille ans dans l'Histoire.
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| Hodja Baoudine |
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La base des rebelles est un village
nommé Hodja Baoudine. C'est un hameau de maisons de terre
battue, sans électricité, sans canalisation, sans
eau potable où l'âne est encore le moyen de transport
privilégié. Bref, lorsque nous sommes débarqués
de l'hélicoptère, nous nous serions crus dans un des
contes des mille et une nuits. Pour les paysans qui nous ont vu
arriver avec nos caméras, nos réserves d'eau de source
et nos téléphones satellite, le choc a sûrement
été aussi grand. Nous allions y passer trois semaines,
d'abord à coucher dans une tente, puis, dans une petite maison
de terre battue que nous avons louée pour y établir
l'avant-poste de Radio-Canada en Afghanistan.
Après ces trois semaines
de reportage, je devrais normalement, je suppose, parler de mon
expérience au front (situé à 20 kilomètres
du village), de comment j'ai côtoyé des moudjahidines
à la Kalasnikov prêts à sacrifier leur vie (et
celle des autres) pour Allah, des conditions difficiles de travail
dans ce pays où une tempête de sable a complètement
paralysé nos équipements pendant deux jours, des chances
de l'Alliance du nord de remporter la guerre contre les talibans
et des jeux de coulisses menés par les États-Unis
pour mettre au pouvoir un gouvernement de coalition qui puisse assurer
la stabilité du pays.
Une paix bien incertaine
Ces questions ne sont pas sans intérêt
ou sans importance, mais ce qui m'a frappé, avant tout, et
ce qui m'est resté, c'est la tragédie afghane. Cette
tragédie, c'est le vecteur de tout le reste. Elle se traduit
avant tout par vingt ans de guerre, d'abord contre l'agresseur soviétique
puis entre chefs de guerre afghans, par trois ans de sécheresse
qui ont laissé des populations entières au bord de
la famine, enfin, par un état de sous-développement
qu'on a peine à imaginer au début du vingt et unième
siècle et qui se traduit même par une ignorance des
principes les plus élémentaires de l'hygiène.
La tragédie afghane, c'est le visage d'enfants qui, s'ils
ne succombent pas à la malnutrition ou à la malaria,
deviendront des jeunes hommes qui rêveront de se battre pour
une cause et contre un ennemi souvent mal définis mais pour
laquelle et contre qui ils seront prêts à donner leur
vie.
Car il faut bien le dire, ce sont
les hommes qui font la guerre, ce sont les mâles qui maintiennent
la tradition des clans guerriers, qui apprennent à manier
les armes avant d'apprendre à lire et à écrire,
bref, pour qui la guerre est un métier, voire une façon
de vivre. Et c'est pour cela qu'on a peine à croire que peu
importe la victoire militaire contre les talibans, l'Afghanistan,
à moins d'un renoncement à ce qui semble être
sa nature, son identité millénaire, ne sera jamais
vraiment en paix. La dernière tentative d'établir
un gouvernement de coalition après la victoire contre l'Union
soviétique s'est soldée par une guerre civile qui
a pavé la voie au régime taliban et dont le pays entier
subit encore les conséquences.
Et c'est peut-être cela, le creux
que je sentais au fond de moi-même, lorsque nous sommes repartis,
le creux que ressentent bien des Afghans qui se disent que lorsque
les Américains seront venus et repartis, le pays sombrera
inexorablement dans une nouvelle guerre entre des chefs de clans
et que les promesses de démocratie et de développement
ne seront, encore une fois, que cela.
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| Naim montrant son fusil à deux
enfants afghans. |
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La tragédie afghane, je l'ai
vue reflétée différemment dans les yeux de
Naim, notre chauffeur de 19 ans et dans ceux de Oktar, notre interprète
de 45 ans, un homme d'une noblesse et d'une sensibilité que
je n'oublierai jamais. Naim est un jeune homme jovial, qui a encore
le luxe de l'insouciance. Il combattait au front lorsqu'est arrivée
l'armada des journalistes. À 100 dollars américains
par jour que gagnaient les chauffeurs, il ne pouvait laisser passer
pareille chance. Il a donc quitté le front, comme on quitte
momentanément son travail, et il nous a promenés à
bord d'une vieille Jeep de marque Toyota pendant les trois semaines
de notre séjour. Le père de Naim est mort en combattant
les soviétiques. Naim fait maintenant la guerre aux talibans
avec l'aide des Russes, un paradoxe qu'il semble ignorer ou qui
le laisse peut-être indifférent.
Il fait partie d'une brigade de volontaires
commandée par son frère aîné qui fournit
des troupes fraîches et mal équipées au front
de l'Alliance du Nord. Un après-midi, Naim nous a amené
les voir, ses copains, son frère et son neveu de 15 ans,
qui se préparait pour le front même s'il maîtrisait
encore mal le lance-grenade. Ils étaient réunis au
fond d'une cour, et il était fier, Naim, de nous montrer
sa Kalasnikov. Les petits garçons de trois, cinq, dix ans
jouaient avec les armes, les astiquaient avec une expertise et un
amour qui m'échappent encore.
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| Oktar |
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Oktar, notre interprète, observait
la scène avec la tristesse et la lucidité de celui
qui en a trop vu et qui sait que ça va mal se terminer. Sa
propre vie, mais d'une façon diamétralement opposée
à celle de Naim, reflète la tragédie afghane.
Dans les années 70, il avait décroché un diplôme
dans une université de Tashkent, en Ouzbékistan, l'une
des républiques soviétiques. Il est devenu journaliste
à Kaboul et il était fier de son travail en télévision
éducative. Il gagnait sa vie et avait l'impression d'aider
les gens. Puis les combattants islamistes, y compris les troupes
maintenant loyales à ben Laden, ont chassé les communistes
du pays. Oktar, avec son diplôme et sa maîtrise du russe,
était suspect. Il est donc reparti pour Tashkent où
il a fait un peu de commerce et où il est tombé amoureux
d'une femme qu'il aime toujours. Mais son père malade l'a
rappelé en Afghanistan, pour qu'il s'occupe de la famille
et qu'il épouse, dans un mariage arrangé, la fille
de son grand ami. Alors il est resté, Oktar, par devoir et
par fatalisme. Et lorsque les gens de son village, il y a six ans,
ont cru aux promesses de paix des talibans, il leur disait de se
méfier, que c'était un piège. Et lorsqu'aujourd'hui,
il les entend, les gens de son village, dire que l'Alliance du nord
va les libérer et établir la paix, il se méfie
Oktar, mais il ne dit plus rien. Ce sont ces mêmes guerriers
de l'Alliance qui, il y a bien des années, lui ont volé
son métier; l'Afghanistan et ses traditions lui ont interdit
d'aimer la femme qu'il aime.
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| La frontière afghane |
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Nous, les journalistes, nous
allons probablement faire comme l'armée américaine.
Envahir en quelque sorte l'Afghanistan puis repartir aussi soudainement.
Mais Naim et Oktar, eux, n'auront pas le choix, la facilité
de partir, comme nous. Lorsque nous serons partis et qu'il n'y aura
plus de travail pour les chauffeurs, Naim reprendra sa Kalasnikov
et retournera au front. Comme son père, il connaîtra
peut-être une mort aussi glorieuse que prématurée.
Avec le même enthousiasme naïf et inconscient que tous
ces jeunes hommes qui, d'une génération et d'une guerre
à l'autre, s'en vont presque gaiement à la rencontre
de la mort. Oktar, lui, n'ira pas se battre, mais il devra rester
pour témoigner de la tragédie afghane, et pour en
porter le fardeau, en se disant, que pour les autres, un jour, la
vie tiendra peut-être, enfin, ses promesses.
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En images
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