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...journalistes russes, américains et européens pariaient bien plus sur un faux-pas de George W. Bush que sur une erreur de Vladimir Poutine.
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:: Michel Cormier ::
Moscou : Les temps changent!

Il y a des moments qui marquent l’histoire, qui scellent une réalité, qui évoquent un changement d’époque. George W. Bush et Vladimir Poutine venaient à peine de quitter le château de Brdo pour se promener seuls, sans interprètes, dans les sentiers de ce domaine de Slovénie où se tenait leur première rencontre, le 16 juin, qu’un journaliste russe cria à son président : Quelle langue parlez-vous? L’anglais, a répondu Poutine, avec un sourire narquois.

Premier tête-à-tête Bush-Poutine

Du coup, on a senti comme un frisson dans la salle de presse où nous étions réunis, les journalistes. Nous avons compris que les relations entre le président américain et le président russe se feraient dorénavant sous un nouveau rapport. Le moment avait quelque chose d’à la fois subtil et symbolique. Vladimir Poutine, d’une part, démontrait une volonté non équivoque de comprendre l’autre dans sa langue et en ce sens désamorçait tout soupçon de mauvaise foi de sa part. Mais il révélait aussi à quel point il a apporté à la fonction de président de la Russie un niveau de professionnalisme sans précédent. Finie l’improvisation du régime précédent, finie l’époque où Boris Yeltsine pouvait se présenter à un sommet dans un état évident d’ébriété. Vladimir Poutine entrecoupe ses journées de travail de 15 heures de deux sessions de conditionnement physique et d’une leçon d’anglais. Il ne prend pas d’alcool, ne fume pas et surveille sa santé et sa ligne.

L’équipe de communications de Poutine, qui est tenue au même régime de travail, avait préparé cette première rencontre avec le président américain avec un soin auquel les journalistes étrangers en poste à Moscou ne sont pas habitués. Quelques jours avant le sommet, j’ai reçu un appel de l’administration présidentielle. Le type, dans un français plus que compétent, m’invitait à un briefing pour nous mettre au parfum des attentes russes vis-à-vis du sommet. « Est-ce un un briefing technique, lui demandai-je? Non, répondit-il, un briefing idéologique ». Le choix du mot était sûrement un relent d’une époque révolue car le briefing en question, dans un immeuble ultramoderne du centre-ville, avait tout du marketing politique occidental. Le porte-parole de l’administration présidentielle ne nous révéla pas grand-chose des vraies intentions du président, mais il parla, avec un humour détendu, de l’importance de créer une ambiance lors de cette première rencontre présidentielle.

Arrivés sur place (par Aéroflot bien sûr, intérêt national oblige), les membres du service de presse du Kremlin nous attendaient à bord d’autobus flambants neufs pour nous conduire à l’hôtel. Laissez-passer, T-shirt souvenir, programme: tout était en ordre. On nous a même remis une revue de presse reliée de l’agence TASS.

Salle du Château de Brdo où s'est déroulé le sommet russo-américain.

Quant à Vladimir Poutine, il avait de toute évidence préparé ce sommet avec beaucoup de soin et de stratégie. (Dans le centre de presse où les représentants de l’industrie touristique slovène offraient café, bière et goulash locaux, journalistes russes, américains et européens pariaient bien plus sur un faux-pas de George W. Bush que sur une erreur de Vladimir Poutine). Soucieux de montrer qu’il n’était pas seul à s’opposer au projet américain de bouclier antimissiles, Poutine arrivait d’un sommet des pays du sud-est asiatique où il avait fait adopter, par la Chine et l’Inde entre autres, une résolution réclamant le respect intégral du traité antiballistique de 1972. Lorsqu’en conférence de presse, Bush affirma que la Russie n’avait rien à craindre de l’expansion de l’OTAN jusqu’à ses portes, Poutine sortit de sa poche un document secret datant de la guerre froide. L’URSS, y apprenait-on, avait fait des avances aux pays occidentaux pour adhérer à l’Alliance atlantique mais ces avances avaient été balayées du revers de la main. Comment ne pas se sentir menacé, enchaîna le président russe, alors que l’OTAN est une organisation militaire qui ne veut pas de la Russie? Lorsque enfin, George W. Bush révéla qu’il avait trouvé Poutine tellement sympathique qu’il l’invitait à son ranch du Texas, Poutine répondit du tac au tac par sa propre invitation. Le tout, sous le signe de la détente et de l’humour.

Missiles nucléaires

Il ne s’est en effet pas dégagé autre chose de ce sommet qu’une ambiance. Pour les Russes, c’est ce qui importait. De montrer que Vladimir Poutine est un homme raisonnable qui peut avoir un dialogue civilisé avec l’Occident, en anglais même. La Russie, malgré son opposition au projet américain de bouclier antimissiles, en retire un avantage évident. C’est Vladimir Poutine qui mène l’opposition à ce projet. La Russie, que bien des analystes considèrent comme une puissance régionale avec des missiles nucléaires, se trouve donc, pour l’instant, à négocier d’égal à égal avec les États-Unis. Et pour bien rappeler au monde l’aire d’influence de la Russie (ou ce que Moscou voudrait qu’elle soit), Vladimir Poutine s’envolait le lendemain du sommet pour une visite à Belgrade et au Kosovo. Une question de symbolisme et de synchronisme encore une fois.

De retour à Moscou, le personnel du Kremlin n’a pas manqué de faire ce que les consultants en communications appellent: le suivi. Les correspondants américains ont reçu un appel les invitant à un entretien avec Vladimir Poutine. « Posez-moi les questions que vous voulez », a-t-il lancé, d’entrée de jeu, au début de cette interview de trois heures dans la bibliothèque du Kremlin. En agissant ainsi, il s’assurait que son interprétation de ce qui s’était passé entre lui et George Bush ferait la une du New York Times et des réseaux de télévision.


Vraiment, les temps changent!

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