|

Il y a des moments qui marquent lhistoire,
qui scellent une réalité, qui évoquent un changement
dépoque. George W. Bush et Vladimir Poutine venaient
à peine de quitter le château de Brdo pour se promener
seuls, sans interprètes, dans les sentiers de ce domaine
de Slovénie où se tenait leur première rencontre,
le 16 juin, quun journaliste russe cria à son président
: Quelle langue parlez-vous? Langlais, a répondu Poutine,
avec un sourire narquois.
 |
| Premier
tête-à-tête Bush-Poutine |
Du coup, on a senti comme un
frisson dans la salle de presse où nous étions réunis,
les journalistes. Nous avons compris que les relations entre le
président américain et le président russe se
feraient dorénavant sous un nouveau rapport. Le moment avait
quelque chose dà la fois subtil et symbolique. Vladimir
Poutine, dune part, démontrait une volonté non
équivoque de comprendre lautre dans sa langue et en
ce sens désamorçait tout soupçon de mauvaise
foi de sa part. Mais il révélait aussi à quel
point il a apporté à la fonction de président
de la Russie un niveau de professionnalisme sans précédent.
Finie limprovisation du régime précédent,
finie lépoque où Boris Yeltsine pouvait se présenter
à un sommet dans un état évident débriété.
Vladimir Poutine entrecoupe ses journées de travail de 15
heures de deux sessions de conditionnement physique et dune
leçon danglais. Il ne prend pas dalcool, ne fume
pas et surveille sa santé et sa ligne.
 |
Léquipe de communications de Poutine,
qui est tenue au même régime de travail, avait préparé
cette première rencontre avec le président américain
avec un soin auquel les journalistes étrangers en poste à
Moscou ne sont pas habitués. Quelques jours avant le sommet,
jai reçu un appel de ladministration présidentielle.
Le type, dans un français plus que compétent, minvitait
à un briefing pour nous mettre au parfum des attentes russes
vis-à-vis du sommet. « Est-ce un un briefing technique,
lui demandai-je? Non, répondit-il, un briefing idéologique ».
Le choix du mot était sûrement un relent dune
époque révolue car le briefing en question, dans un
immeuble ultramoderne du centre-ville, avait tout du marketing politique
occidental. Le porte-parole de ladministration présidentielle
ne nous révéla pas grand-chose des vraies intentions
du président, mais il parla, avec un humour détendu,
de limportance de créer une ambiance lors de cette
première rencontre présidentielle.
Arrivés sur place (par Aéroflot bien
sûr, intérêt national oblige), les membres du
service de presse du Kremlin nous attendaient à bord dautobus
flambants neufs pour nous conduire à lhôtel.
Laissez-passer, T-shirt souvenir, programme: tout était en
ordre. On nous a même remis une revue de presse reliée
de lagence TASS.
 |
| Salle
du Château de Brdo où s'est déroulé
le sommet russo-américain. |
Quant à Vladimir Poutine, il avait de toute
évidence préparé ce sommet avec beaucoup de
soin et de stratégie. (Dans le centre de presse où
les représentants de lindustrie touristique slovène
offraient café, bière et goulash locaux, journalistes
russes, américains et européens pariaient bien plus
sur un faux-pas de George W. Bush que sur une erreur de Vladimir
Poutine). Soucieux de montrer quil nétait pas
seul à sopposer au projet américain de bouclier
antimissiles, Poutine arrivait dun sommet des pays du
sud-est asiatique où il avait fait adopter, par la Chine
et lInde entre autres, une résolution réclamant
le respect intégral du traité antiballistique de 1972.
Lorsquen conférence de presse, Bush affirma que la
Russie navait rien à craindre de lexpansion de
lOTAN jusquà ses portes, Poutine sortit de sa
poche un document secret datant de la guerre froide. LURSS,
y apprenait-on, avait fait des avances aux pays occidentaux pour
adhérer à lAlliance atlantique mais ces avances
avaient été balayées du revers de la main.
Comment ne pas se sentir menacé, enchaîna le président
russe, alors que lOTAN est une organisation militaire qui
ne veut pas de la Russie? Lorsque enfin, George W. Bush révéla
quil avait trouvé Poutine tellement sympathique quil
linvitait à son ranch du Texas, Poutine répondit
du tac au tac par sa propre invitation. Le tout, sous le signe de
la détente et de lhumour.
 |
| Missiles
nucléaires |
Il ne sest en effet pas dégagé
autre chose de ce sommet quune ambiance. Pour les Russes,
cest ce qui importait. De montrer que Vladimir Poutine est
un homme raisonnable qui peut avoir un dialogue civilisé
avec lOccident, en anglais même. La Russie, malgré
son opposition au projet américain de bouclier
antimissiles, en retire un avantage évident. Cest
Vladimir Poutine qui mène lopposition à ce projet.
La Russie, que bien des analystes considèrent comme une puissance
régionale avec des missiles nucléaires, se trouve
donc, pour linstant, à négocier dégal
à égal avec les États-Unis. Et pour bien rappeler
au monde laire dinfluence de la Russie (ou ce que Moscou
voudrait quelle soit), Vladimir Poutine senvolait le
lendemain du sommet pour une visite à Belgrade et au Kosovo.
Une question de symbolisme et de synchronisme encore une fois.
De retour à Moscou, le personnel du Kremlin
na pas manqué de faire ce que les consultants en communications
appellent: le suivi. Les correspondants américains ont reçu
un appel les invitant à un entretien avec Vladimir Poutine.
« Posez-moi les questions que vous voulez »,
a-t-il lancé, dentrée de jeu, au début
de cette interview de trois heures dans la bibliothèque du
Kremlin. En agissant ainsi, il sassurait que son interprétation
de ce qui sétait passé entre lui et George Bush
ferait la une du New York Times et des réseaux de télévision.
Vraiment, les temps changent!
* * *
|