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Lorsque le responsable de cette chronique ma
demandé décrire sur le thème suivant
: Est-il dangereux de vivre à Moscou?, je me suis dit : « Pas
encore un autre qui a peur de venir en Russie! » À
bien y penser pourtant, cest la question que nous nous faisons
poser le plus souvent au Canada. Lorsque mon épouse a annoncé
à ses amies de Québec que nous allions déménager
à Moscou, lune dentre elles sest exclamée
: « Mais il na pas le droit de te faire ça,
à toi et aux enfants, cest complètement irresponsable.
On connaît des avocats, on peut torganiser un divorce! »
Eh
bien mon épouse na pas divorcé et nous voilà
installés à Moscou avec les trois enfants où
nous vivons une vie différente mais ma foi assez normale.
Je dois avouer quavant de mettre les pieds en Russie, javais
aussi en tête surtout des images de Mercedes calcinées
et de règlements de comptes en pleine rue. Moscou comme un
Chicago de fin de siècle. Le début des années
quatre-vingt-dix, celles qui ont suivi leffondrement du communisme,
était effectivement plus anarchique, plus turbulent. La Russie
faisait lapprentissage de la démocratie et de léconomie
de marché et il y avait des luttes implacables entre les
gangs pour le contrôle de toutes sortes de commerces.
Aujourdhui,
jai limpression que la situation sest stabilisée.
Les mafias bien sûr sont toujours aussi présentes et
quiconque a lintention de faire des affaires ici doit sattendre
à payer une commission à un syndic ou à un
autre. Il y a toujours des assassinats, des règlements de
compte, mais ils ont lieu pour la plupart la nuit. Comme si la mafia
se faisait plus discrète.
Donc,
je mapprêtais à répondre à mon
responsable quil ny avait pas lieu décrire
sur le danger de vivre à Moscou lorsque deux incidents sont
venus me rappeler brutalement à la réalité.
Le beau-père dun de mes amis, un Russe installé
en Suisse, sest fait agresser en sortant dune soirée
dans un des grands hôtels de Moscou. La police la retrouvé
le lendemain, gisant inconscient sur un banc de neige. Il a survécu
mais a dû passer deux semaines à lhôpital.
Le même jour, une bombe a sauté à lheure
de pointe dans la station de métro Biélarouskaya.
Lexplosion a fait une dizaine de blessés. Biélarouskaya,
cest la station que jemprunte chaque jour ou presque
pour rentrer à la maison. Elle est située à
deux pas de mon bureau.
La première chose que nous avons faite, mes
collègues et moi, ça été de nous
téléphoner, pour nous assurer que personne nétait
dans la station au moment de lexplosion. Ensuite, jai
téléphoné à mes patrons à Montréal
et Toronto pour savoir sils voulaient un reportage sur lincident.
Mais comme il ny avait pas de morts
Le
lendemain, je me suis forcé à prendre le métro.
Il ny avait presque plus de traces de la bombe, seulement
un peu de marbre calciné sous le banc où lengin
avait été placé. Les gens vaquaient à
leurs déplacements comme si de rien nétait.
Alors jai fait le calcul. Plus de six millions de personnes
empruntent le métro chaque jour à Moscou. Si on ne
compte que les jours ouvrables, cela représente plus de 2
milliards de passagers par an. Si une dizaine de personnes sont
tuées dans des attentats par an dans le métro, cela
veut dire que jai plus de chances de me faire frapper par
la foudre que dêtre victime dun acte terroriste!
Les
puristes de la statistique me reprocheront sans doute avec raison
mes calculs de probabilité, mais là nest pas
la question. Même si je risque davantage à maventurer
sur une route enneigée du Canada, cela est un risque que
jaccepte de courir en toute connaissance de cause. À
Moscou, la violence terroriste est gratuite, elle échappe
à mon contrôle, elle est foncièrement absurde.
Et cest là toute la différence. Le risque calculé
versus le risque aléatoire. Certains étrangers qui
habitent Moscou ne réussissent tout simplement pas à
sy faire et développent une véritable obsession.
Mais si on fait le raisonnement que le risque nest pas plus
grand ici que dans toute autre grande ville, quil est simplement
de nature différente, on réussit très bien
à dormir.
Pour
le reste, on ne se sent nullement en danger ici. Et même moins
quà Paris, Londres ou New York. Les adolescentes montent
dans les gypsy taxis, ces taxis non enregistrés, sans aucune
crainte. Et on ne se sent pas en danger à marcher dans la
rue tard le soir. La violence, celle quil y a, semble exister
en parallèlle. Encore récemment, un député
de la Douma sest fait tirer dessus en plein jour par un franc-tireur
embusqué dans un édifice du centre-ville. Et léditeur
de lédition russe de Playboy a dû être
hospitalisé après sêtre fait tirer du
plomb dans le postérieur. Le type visait peut-être
ailleurs. Règlement de compte, amant jaloux, on ne le saura
peut-être jamais. Alors, revenons à la question de
départ : dangereux de vivre à Moscou? Oui et non,
mais pas pour les mêmes raisons quà Montréal.
 
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