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Chaque
matin de semaine, la police bloque complètement la rue où
jhabite, la grande avenue Koutousovsky, puis évacue
piétons et voitures en préparation dun rituel
bien russe. Quelques minutes plus tard, un cortège dune
douzaine de limousines et de jeeps de marque Mercedes noires dévale
lavenue de 14 voies à, tenez-vous bien, 140 kilomètres
à lheure. Cest le président Vladimir Poutine
qui se rend au travail, à son bureau du Kremlin.
Si
le président file à si vive allure sur Koutousovsky
(la rue est nommée en lhonneur du général
qui a défait Napoléon), cest pour une question
de sécurité, explique-t-on dans son entourage. Semble-t-il
quau-delà de 140 kilomètres heures, il est impossible
pour un franc-tireur embusqué de toucher le président
ou son cortège. Les sondages montrent que les Russes tiennent
à leur président, mais sa façon de se rendre
au travail commence toutefois à indisposer bien des Moscovites.
Dans
cette nouvelle Russie où la démocratie et la liberté
de parole sont en train de sinventer, les tribunes téléphoniques
des postes de radio font de plus en plus écho à la
frustration des Moscovites sur les embouteillages monstres engendrés
par le cortège du président. Bloquer la circulation
à Moscou pendant près dune heure tous les matins
est carrément suicidaire. La ville compte plus de 11 millions
dhabitants. Un trajet qui nous prend 10 minutes à huit
heures le matin pour aller conduire les enfants à lécole
peut prendre jusquà une heure et demie laprès-midi.
Ce
sont les pauvres GAÏ, les agents de la circulation, qui font
les frais de la colère des gens. En plus de contôler
les papiers des automobilistes, ils actionnent manuellement les
feux de circulation. Après le passage du cortège du
président Poutine, ils ont beau actionner les feux, rien
ne bouge ou à peu près. Ils en perdent carrément
leur latin.
Vladimir
Poutine nest pas le premier dirigeant russe à jouir
de ce traitement de faveur. Brejnev, Gorbatchev et même Boris
Eltsine sen prévalaient. La différence aujourdhui,
cest quil y a vingt fois plus de voitures à Moscou
quà lépoque soviétique. Lautre,
cest que, contrairement à Eltsine, Poutine se rend
dilligemment au travail tous les jours. Eltsine, lui, préférait
souvent travailler à la datcha.
« Le
président doit avoir une peur bleue de se faire conduire
comme ça », disait récemment une Moscovite.
« Ça na pas de sens. » Lautomne
dernier, Vladimir Poutine la échappé belle lorsquun
monsieur plutôt âgé au volant dune Lada
sest aventuré sur Koutousovsky sans se rendre compte
de larmada de limousines qui y déferlait au même
moment. Le pauvre type a heurté une des voitures descorte
en plein flanc. Il ne sest pas blessé, mais il a donné
une sacrée frousse au service de sécurité,
devant qui il a dû longuement sexpliquer.
Les
Russes, rarement avares de leurs conseils, ont plein de solutions
pour le problème de circulation de leur président.
Dabord, le faire habiter au Kremlin, où sont ses bureaux.
Il y a un superbe appartement de fonction. Pourquoi ne pas lui acheter
un hélicoptère, suggèrent dautres. Pour
linstant, le Kremlin ne songe pas à changer la routine,
le lieu de résidence, ou le moyen de transport du président
Poutine. Un autre Russe, avec un fatalisme bien dici, a déclaré
que, malgré leur frustration passagère, les gens au
fond comprennent bien leur président. « Si nous
étions à sa place, a-t-il dit, nous ferions sûrement
la même chose ». Quant à nous, nous nous
assurons simplement déviter lavenue Koutousovsky
à lheure à laquelle le président lemprunte.
Cest une des petites contraintes qui rendent la vie ici si
différente.
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