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Sommes-nous fous, quatre écervelés au jugement téméraire? Quatre têtes de linotte totalement inconscientes du danger qui nous menace? Peut-être. Quelques-uns l'ont certes pensé ce jour-là chez nos collègues des autres télévisions.
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C'est la première fois qu'on entend mugir cette sirène au son si puissant; une épaisse volée d'ondes qui part et revient par on ne sait où et qui vous force à agir en même temps qu'elle vous paralyse.
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:: Maxence Bilodeau ::
    Pour qui sonne la sirène?

Le correspondant de la télévision de Radio-Canada à New York, Maxence Bilodeau, a séjourné au Koweït et en Irak pendant près de sept semaines, avant et pendant la guerre dans ce qui était jusqu’à récemment le pays de Saddam Hussein. Affecté à la couverture du conflit, Maxence a préparé de nombreux reportages pour la SRC et RDI. À son retour à New York, il nous a fait parvenir ce texte dans lequel il nous livre les impressions ressenties lors des premiers tirs de Scud irakiens vers le Koweït.


Le Sheraton de Koweït City

Koweït, 20 mars 2003, l'offensive est lancée. Les Américains et les Britanniques, qui sont massivement regroupés dans le désert koweïtien, vont traverser la frontière à la vitesse de l'éclair et faire pleuvoir leurs bombes sur Bagdad. Nous, de la télévision de Radio-Canada, sommes postés dans la ville de Koweït avec notre équipement pour la transmission en direct installé sur le toit de l'hôtel Sheraton (là où sont logés la plupart des journalistes affectés au Koweït).

L'anxiété est grande, on sait qu'en étant au Koweït, on risque d'être la cible des missiles de Saddam Hussein. Quelques jours plus tôt, l'aéroport de Koweït avait été fermé; on était bel et bien « prisonniers » de l'endroit; plus moyen de changer d'idée et de rentrer chez soi avant que ne commence une éventuelle contre-offensive irakienne. Serons-nous pétrifiés par l'explosion de missiles Scud? Et ces autres fameux missiles Al-Samoud II que les Irakiens n'ont pas totalement détruits, s'abattront-ils sur le Koweït? Et que contiendront-ils? Des armes chimiques, bactériologiques? Des agents neurotoxiques? Est-ce bien vrai ce que clament George Bush et Colin Powell? est-ce que les Irakiens possèdent vraiment des armes de destruction massive? Vont-ils les utiliser contre le Koweït? Contre nous?

La première sirène

Tout cela est fort menaçant et on a le rire bien nerveux à l'hôtel Sheraton en ces premières heures de conflit armé. Mais peut-être s'en fait-on pour rien et que le Koweït sera finalement épargné?

Vers l'heure du midi, le choc. La sirène retentit dans toute la ville. Le Koweït est donc bel et bien dans la mire de Saddam Hussein. C'est la première fois qu'on entend mugir cette sirène au son si puissant; une épaisse volée d'ondes qui part et revient par on ne sait où et qui vous force à agir en même temps qu'elle vous paralyse. Que faire? La réponse nous est venue instantanément, sans hésitation : nous sommes accourus sur le toit, avons contacté la salle des nouvelles à Montréal et sommes immédiatement entrés en ondes à RDI pour rapporter ce qui se passait. Nous sommes restés en ondes jusqu'à ce que la sirène se taise et que l'attaque soit terminée. Il a fallu attendre quelques attaques supplémentaires, quelques sirènes de plus pour apprendre que, oui c'est confirmé, des missiles avaient été tirés sur le Koweït, que certains étaient tombés dans le désert et que d'autres avaient été interceptés par des missiles antimissiles Patriot.


Dany Bélanger et Yvan Petitclerc

Je ne saurais trop dire à quel point j'ai été heureux ce jour-là de travailler au Koweït avec deux des meilleurs techniciens de transmission de signaux de Radio-Canada, Yvan Petitclerc et Dany Bélanger et avec le réalisateur François Mouton. Quand la sirène a retenti pour la première fois, tous quatre avons fait le même choix : hop sur le toit et à nos équipements et allons en ondes le plus vite possible!


Le réalisateur François Mouton

Sommes-nous fous, quatre écervelés au jugement téméraire? Quatre têtes de linotte totalement inconscientes du danger qui nous menace? Peut-être. Quelques-uns l'ont certes pensé ce jour-là chez nos collègues des autres télévisions. Au retentissement de cette première sirène, les étages de l'hôtel se sont à peu près vidés. Les occupants, suivant l'ordre intimé par un message enregistré diffusé dans toutes les chambres, ont dévalé les marches d'escalier et sont descendus s'engouffrer au deuxième sous-sol de l'hôtel (les corridors du deuxième sous-sol avaient été désignés par l'hôtel comme devant servir d'abri en cas d'attaque).


En ondes, envers et contre tout


Les tours d'eau, symbole de Koweït City

Mon équipe et moi, en cette première attaque, nous étions seuls au poste, les seuls à aller en ondes parmi toutes les télévisions du monde également installées sur le toit du Sheraton. Pourquoi avoir agi de la sorte? Tout repose sur l'évaluation du danger. Dany, Yvan, François et moi en avions discuté dans les jours précédent l'attaque et en avons encore beaucoup plus parlé dans les jours qui ont suivi. Avions-nous fait le bon choix? La réponse reste : oui. Il nous est apparu que c'était plus sécuritaire d'être sur le toit et de voir d'où venait le danger que d'être entassés dans les corridors de l'étroit deuxième sous-sol avec des centaines de personnes qui ne savent absolument pas ce qui se passe. Les risques de mouvement de panique apparaissaient très élevés au sous-sol; combien de fois avons-nous vu des personnes mourir écrasées en fuyant le danger? En plus, si ça avait été une attaque au gaz, les produits contaminants se seraient propagés au sous-sol parce qu'ils sont plus lourds que l'air.

Et puis, la probabilité qu'une bombe frappe exactement notre édifice était presque nulle. Si une bombe était tombée près de nous, on aurait pu juger par son impact de quelle type de bombe il s'agissait. S'il y avait eu une forte détonation et de lourds dommages, ça aurait été une bombe conventionnelle et les dommages auraient été concentrés uniquement à l'endroit de l'impact. Si la détonation avait été faible, ça aurait été une bombe chimique ou biologique et on aurait pu se protéger sur-le-champ avec nos masques à gaz et, au besoin, avec nos combinaisons protectrices contre les produits chimiques. Nous étions loin d'être des experts mais nous avions suivi des cours de familiarisation aux différentes formes d'attaques et sur la façon de se protéger.


Le gros bon sens

Quand des cours nous sont donnés, le danger est théorique. Quand la sirène retentit, le danger est réel. Une décision immédiate devait être prise : à quel endroit estimons-nous être le plus en sécurité et à quel endroit pourrons-nous faire notre travail?

La règle qui régit tout en ce domaine, avons-nous conclu, c'est la règle du gros bon sens. Quand la sirène s'est fait entendre la première fois, le gros bon sens nous a, à tous quatre, dicté d'être sur le toit et à nos postes de travail pour voir ce qui se passe, pour conserver une capacité de réaction très rapide et, en plus, pour être en mesure de rapporter ce qui se passe en direct à nos auditeurs dans un contexte qu'on estime sécuritaire. Après quelques attaques, tous les réseaux de télévision ont décidé de garder leurs journalistes en poste sur le toit et de diffuser en direct.

Pour qui sonnait la sirène? Pour nous tous au Koweït. Pour les clients de l'hôtel Sheraton, pour leur dire que l'heure du choix était arrivée : le deuxième sous-sol de l'hôtel ou son toit et sa vue panoramique sur le Koweït. En avant, vite sur le toit!

« Les charlots font du vidéo » comme disait à la blague mon réalisateur François Mouton!


New York, 17 avril 2003

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