| Vous aimez les New-Yorkais?
Il n'y a pas d'endroit où vous pouvez en voir autant au centimètre
carré que dans leur réseau de transports publics.
C'est effarant, chaque jour, il y a sept millions de passagers qui
empruntent le métro ou l'autobus à New York. C'est
exactement autant que toute la population du Québec réunie!
Et maintenant, il y en a un de plus: moi!
New York, le 7 février 2003
- Une des décisions les plus faciles que j'ai eu à
prendre quand j'ai su que j'allais déménager à
New York, ça a été de vendre ma voiture. Quoi
faire avec une automobile à New York? Le stationnement dans
la rue est rarissime et, en plus, je n'avais certainement pas envie
de payer jusqu'à 600 dollars par mois pour louer un espace
de stationnement privé (faut-il rappeler qu'ici, on paie
en dollars américains!).
C'est donc en métro que je me rends au travail
chaque matin et, jusqu'à maintenant, ça demeure une
expérience fort agréable. J'habite tout près
de la ligne de métro qui longe, entre autres, Broadway Avenue.
C'est la plus vieille ligne de tout le réseau. L'an prochain,
d'ailleurs, le métro de New York va célébrer
son centenaire, rien de moins. C'est le 27 octobre 1904 qu'avait
lieu en grande pompe l'inauguration de la première ligne.
New York suivait l'exemple de Londres qui s'est dotée du
tout premier métro au monde en 1863, suivie ensuite par Paris
(1900) et Berlin (1902).
Tout un système
C'est une machine incroyable que ce métro
de New York: Il y a 28 lignes différentes, près de
500 stations, 685 milles de voies ferrées, 6,247 wagons.
La station la plus achalandée voit passer 500 000 passagers
par jour. Devinez laquelle? Times Square! La deuxième? Grand
Central Terminal. Et je suis gâté, toutes les deux
sont sur mon trajet.
Dans les vieilles stations de métro du Upper
West Side, on descend sous terre par d'étroits escaliers
où l'on doit bien prendre garde de se tenir du côté
droit pour éviter une collision frontale avec les passagers
qui, eux, s'échappent en vitesse de l'antre du monstre. Plafond
bas soutenu par des poutrelles d'acier, murs suintants, corridors
étroits, on croirait pénétrer dans une grotte
de Gotham City. Après avoir glissé notre carte magnétique,
on franchit un lourd tourniquet et nous voici sur la plate-forme.
Certains métros sont très silencieux
comme, bien sûr, celui de Montréal (inauguré
en 1966, 62 ans après celui de New York) qui a le bonheur
de rouler sur des pneumatiques. À New York, le métro
roule sur des rails comme un train conventionnel et produit un vacarme
infernal quand il fonce à plein régime. Par exemple,
sur la ligne de Broadway, il y a 4 voies: 2 pour le métro
local qui arrête à toutes les stations dans les deux
sens et deux pour le métro express qui ne s'arrête
qu'à certaines stations éloignées les unes
des autres. Quand vous attendez votre métro local et que
le métro express passe devant vous à toute allure
avec sa lourde cargaison humaine, toutes les conversations s'arrêtent,
on aurait envie de se boucher les oreilles tellement le tintamarre
est assourdissant.
Les rames de métro sont nombreuses et l'attente
est, en général, très courte. Mais ma station
ressemble à une rivière qui puise sa source dans les
montagnes et coule dans une prairie. Les rames de métro qui
s'arrêtent à ma station sont gorgées de passagers,
enflées comme la rivière des montagnes aux crues du
printemps. C'est que dans leur trajet vers chez moi, les rames de
métro ont déjà franchi des kilomètres
et des kilomètres à travers le Bronx et Harlem avant
de s'engager dans le Upper West Side. Alors, quand le métro
s'arrête devant moi, il y a un double mouvement de marée
humaine et croyez-moi, on a besoin de savoir nager pour survivre.
« Struggle for life »
D'abord, il faut laisser place à ceux qui
sortent du wagon. Ensuite, à nous de jouer pour tenter de
gagner notre place à l'intérieur. Les plus costauds
foncent droit devant et se labourent un chemin jusqu'à l'intérieur
du wagon, les plus petits se faufilent subrepticement en faisant
glisser adroitement leurs menues épaules entre les masses
compactes de passagers habitués à ce genre d'esquive.
Les femmes qui transportent leurs enfants dans des poussettes doivent
littéralement charger à travers la foule, «foncer
dans le tas» comme on dit, pour se faire miraculeusement une
place sinon elles resteraient à quai jusqu'à la nuit
venue.
Le conducteur du métro annonce le départ,
demande au trop-plein de passagers d'attendre le prochain train
et tente de fermer les portes. C'est immanquable, les portes ne
ferment jamais du premier coup; il y a toujours quelqu'un dont le
postérieur ou une épaule ou le sac dépasse
et qui empêche les portes de fermer! Alors, chacun tente de
faire un dernier effort pour céder un autre millimètre
et dégager le peu d'espace nécessaire pour que les
portes puissent se fermer et le métro, partir. Finalement,
le métro se met en marche. Nous sommes tous là, suspendus
comme des quartiers de viande, si pressés les uns contre
les autres qu'il serait impossible de chuter s'il devait y avoir
un arrêt brusque.
Il n'y a pas d'autre moyen de voir les New-Yorkais
d'aussi près. Tous les matins et tous les soirs, j'ai l'épaule
d'une nouvelle personne dans la poitrine, le coude d'une deuxième
dans les côtes et le parapluie d'une troisième enfoncé
dans l'estomac. C'est la règle, tout le monde l'accepte avec
patience... la plupart du temps. Parce que quand le métro
a du retard ou encore s'arrête à mi-course pour une
raison inconnue, les esprits s'échauffent. La semaine dernière
par exemple, une jeune femme d'au plus 14 ans semblait trouver que
l'homme à côté d'elle était un peu trop
près et elle s'est mise à l'engueuler sans ménagement.
L'homme ainsi visé a répliqué avec une salve
de propos grossiers qui m'a donné à penser que j'étais
sur le point d'assister à mon premier meurtre dans le métro!
Par bonheur, un deuxième homme tout à côté
s'est interposé, a convaincu le premier de se calmer et tout
est rentré dans l'ordre sans que je n'aie besoin d'aller
témoigner!
Made in Québec
J'habite New York depuis peu mais j'adore et j'ai
toujours adoré cette ville. (J'y suis même venu à
mon voyage de noces!) L'autre jour, par contre, je me suis senti
momentanément maussade dans le métro. Nous étions
tous là, serrés comme des sardines, si nombreux, si
près les uns des autres et pourtant si étrangers.
Je ne connaissais évidemment absolument personne dans ce
wagon et je ne reverrais probablement jamais aucun de ses occupants.
J'étais probablement un peu plus vulnérable ce jour-là
puisque l'anonymat que je chéris habituellement m'a, cette
fois-là, un peu secoué. J'avais le mal du pays.
A ce moment précis, un petit rien, un petit
détail anodin, une simple petite inscription sur le mur de
mon wagon m'a instantanément ramené chez moi et effacé
toute angoisse existentielle. Sur un écriteau, on pouvait
lire en anglais : « Fabriqué à La Pocatière,
Québec ». Oui Monsieur, j'étais dans un des
wagons fabriqués par Bombardier de La Pocatière. J'en
ai eu chaud au coeur et mes inquiétudes métaphysiques
se sont vite dissipées.
J'étais chez moi dans le métro de New
York.
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