___________________
Les correspondants des différents médias étrangers en Afrique, dont je suis, s’interrogent aujourd’hui sur la difficulté de plus en plus grande d’informer dans cette région du monde.
___________________

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

___________________
En matière de démocratie, de droits de l’homme et de liberté de la presse, rien n’est jamais acquis. Surtout en Afrique.
___________________

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

___________________
Pas un jour ne passe sans qu’un événement vienne nous rappeler à quel point le continent africain compte peu aux yeux du monde.
___________________

 

 


:: Jean-François Bélanger ::
    Informer en Afrique :
              difficile, dangereux, ingrat

L’expulsion de la correspondante de Radio-France Internationale au Sénégal, et l’assassinat du correspondant de RFI en Côte d’Ivoire cette semaine témoignent d’une très nette aggravation des difficultés d’informer sur le continent africain.


Jean Hélène 

Dakar, le 24 octobre 2003 - Cette chronique, j’aurais souhaité ne jamais avoir à l’écrire. Cette semaine, j’ai perdu un collègue. Jean Hélène, correspondant de Radio France Internationale (RFI) en Côte d’Ivoire a été tué d’une balle en pleine tête tirée à bout portant par un policier en uniforme. Un meurtre de sang froid. Résultat inévitable d’une campagne de haine à l’endroit des journalistes étrangers entretenue par beaucoup d’hommes politiques à Abidjan depuis plus d’un an. Une charge contre la presse internationale relayée et souvent amplifiée par les journaux ivoiriens en une sorte de folie paranoïaque, la plupart accusant les correspondants étrangers de publier sciemment de fausses nouvelles et d’être responsables de la crise actuelle.

D’autres allant jusqu’à publier les adresses et numéros de téléphone des journalistes étrangers, invitant la population à aller s’occuper d’eux. Un appel au meurtre, ni plus ni moins. Pour l’avoir subi moi même en Côte d’Ivoire, ce climat de haine m’avait tellement fait froid dans le dos que j’avais décidé d’en faire une chronique publiée sur le site Internet de Radio-Canada. C’était il y a un an presque jour pour jour.
[ Abidjan : Tirez sur le messager! ]

Le souvenir de Jean Hélène est très présent aujourd’hui dans ma mémoire. La dernière fois que je l’ai vu, c’était lors d’un souper à Dakar au Sénégal où il faisait escale avant de se rendre à Abidjan, sa nouvelle affectation. Nous avions beaucoup discuté de la difficulté et du risque lié au travail qui l’attendait.


Archives :manchette d'un quotidien ivoirien

Le poste de correspondant de RFI en Côte d’Ivoire est sans doute le poste le plus difficile à combler dans cette rédaction. Impossible en effet d’ignorer que la campagne haineuse est principalement dirigée contre les journalistes de cette station, accusée de tous les maux par une bonne partie de la population ivoirienne, les uns lui reprochant d’être trop proche du président Laurent Gbagbo, les autres, l’accusant de faire la part trop belle aux rebelles du nord du pays. Jean avait balayé ce soir-là du revers de la main ces menaces, se disant convaincu que son professionnalisme et son objectivité le mettraient à l’abri. Il a eu tort.


Et maintenant, le Sénégal


Sophie Malibeaux

Les obsèques de Jean Hélène n’avaient pas encore eu lieu qu’une autre mauvaise nouvelle en provenance de l’Afrique accablait la rédaction de RFI. Le président sénégalais Abdoulaye Wade confirmait sa décision d’expulser la correspondante de RFI à Dakar, Sophie Malibeaux. Une nouvelle accueillie avec étonnement et avec réprobation par les différentes associations de journalistes à travers le monde et par les groupes de protection des droits de la personne.

Une décision qui surprend d’autant plus que le moment est vraiment mal choisi. Alors que les leaders politiques du monde entier offrent leurs sympathies à la famille de Jean Hélène et à la rédaction de RFI, dénoncent ce crime odieux et profitent de l’occasion pour rappeler que la liberté de la presse n’a pas de prix, le président Wade reste muet sur le cas Jean Hélène et expulse sans ménagement Sophie Malibeaux. Le crime commis par Sophie? Avoir diffusé l’interview d’Alexandre Djiba, un opposant politique de Casamance. [ Extrait de l'entrevue avec Alexandre Djiba ]

Lorsque j’ai entendu la nouvelle, j’ai pensé à un canular comme sans doute beaucoup de mes collègues. Je me disais qu’une telle chose ne pouvait se produire au Sénégal, un pays maintes fois cité en exemple comme étant le bon élève de la classe africaine francophone sur le plan de l’alternance démocratique, des droits de l’homme et de la liberté de la presse. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avions pris la décision en 2002 de déménager le bureau africain de Radio-Canada d’Abidjan, où il se trouvait jusque là, vers Dakar au Sénégal. Ce dernier pays nous paraissant beaucoup plus stable politiquement, moins dangereux et cent fois plus respectueux de la liberté de la presse. Cette fois, c’est moi qui ai eu tort.


    Abdoulaye Wade  

Je croyais le Sénégal et son président, Abdoulaye Wade, à l’abri de ce genre de dérives autoritaires. Je me souviens combien j’étais heureux de revenir à Dakar en mars 2002, après avoir été arrêté et questionné pendant six heures par la police du Zimbabwe qui m’accusait d’être… un journaliste! Robert Mugabe, le président de ce pays s’est en effet rendu tristement célèbre entre autres pour avoir expulsé presque tous les journalistes étrangers de son pays et pour avoir muselé le seul journal indépendant du pays, le Daily News.

Une démocratie fragile

Le cas Sophie Malibeaux intervient après une série d’événements inquiétants sur le plan de la démocratie au Sénégal. Au mois de juillet dernier, un journaliste sénégalais, Latif Coulibaly publiait un livre sur les premières années au pouvoir d’Abdoulaye Wade, égratignant sérieusement cet ancien opposant devenu président. « M. Coulibaly est un citoyen (qui) a le droit de dire ce qu'il pense (…) Mais il y a des limites à ne pas franchir », avait répondu le président. Depuis, Latif Coulibaly dit avoir reçu des menaces de mort et vit en permanence sous la protection d’un garde du corps.


Talla Sylla 

Quelqu’un quelque part a sans doute jugé que Talla Sylla aussi avait dépassé les bornes. Ce chef d’un petit parti politique, ancien allié du président Wade passé depuis dans l’opposition, avait lancé une cassette de chansons politiques critiques à l’endroit du chef de l’État sénégalais. Il a été agressé à coups de marteau au sortir d’un restaurant de Dakar et laissé pour mort. Il est aujourd’hui soigné dans un hôpital parisien pour multiples fractures du crâne. L’attentat contre Talla Sylla a été unanimement dénoncé au Sénégal y compris par le président Wade. N’empêche, cet événement comme les autres mentionnés avant font tache sur l’image de ce pays et sont un dur rappel : en matière de démocratie, de droits de l’homme et de liberté de la presse, rien n’est jamais acquis. Surtout en Afrique.

Récemment, Alpha Sall, Secrétaire Général du Synpics, principal syndicat de journalistes au Sénégal s’inquiétait du nombre croissant de journalistes arrêtés et interrogés par la Direction des Investigations Criminelles à la suite d’articles publiés. Le Procureur de la République s’est justifié, dans une note, rappelant que « le Code pénal protège les institutions publiques contre les dérives de la presse (…) et les autres manœuvres et actes de nature à compromettre la sécurité publique ou à occasionner des troubles graves, à enfreindre les lois du pays… » Une définition assez vague pour permettre les pires excès. Sophie Malibeaux a, en effet, été accusée d’ingérence grave dans les affaires de l’État.


Jean-François Bélanger et son caméraman Gilbert Drouin en compagnie d’enfants soldats à Bunia en République Démocratique du Congo (juin 2003)

RFI, « la radio du monde » n’a plus de correspondant permanent en Afrique de l’Ouest. Les correspondants des différents médias étrangers en Afrique, dont je suis, s’interrogent aujourd’hui sur la difficulté de plus en plus grande d’informer dans cette région du monde. Une tâche d’autant plus pénible qu’elle est ingrate. Pas un jour ne passe sans qu’un événement vienne nous rappeler à quel point le continent africain compte peu aux yeux du monde. À quel point les articles de journalistes en Afrique, écrits quelques fois au péril de leur vie, ne seront souvent même pas publiés dans les journaux occidentaux, ou boudés par les lecteurs ou les auditeurs.

Le combat pour la liberté de la presse est un combat sans fin où chacun a un rôle à jouer.

* * *

::

Reportages récents

   
- Dakar : Mon voisin, le marabout
- Abidjan : Tirez sur le messager!
- Dakar : C'est le Sénégal qui gagne
- Goma : En attendant Toko
- Dakar : Vous avez le cachet ?


 

 
Haut de page