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Je me saisis donc du bagage et l'entrouvre pour me retrouver aussitôt face à face avec un serpent enroulé dans le fond qui me regarde de ses petits yeux froids.
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«Si tu n'y penses pas, il n'y en aura pas», m'avait-il répondu avec une logique un peu particulière pour mon esprit cartésien.
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:: Jean-François Bélanger ::
    Zorro le héros

Le métier de correspondant international a ses surprises, pas toujours bonnes, hélas! Dans ce texte, le correspondant de la télé en Afrique, Jean-François Bélanger, nous raconte l'histoire de la rencontre pourtant bien improbable d'un mystérieux serpent qui n'avait rien à faire là et d'un brave félin canadien exilé au Sénégal. Amateurs de serpents, à vos marques!

Dakar, 5 mars 2004 - «Par où il a bien pu rentrer ?» Cette question, c'est la quatrième fois qu'on me la pose en quelques heures. Et chaque fois, je peux lire un sentiment de stupéfaction mêlé d'appréhension sur le visage de mon interlocuteur. J'avoue m'être sérieusement interrogé moi-même ce fameux soir où je suis resté tardivement au bureau pour visionner quelques cassettes.


Zorro

Quelques précisions d'abord. Le bureau de Dakar est installé chez moi, au rez-de-chaussée de la maison où j'habite. C'est économique. C'est aussi pratique, me permettant d'éviter les embouteillages endémiques à Dakar et de travailler aux horaires qui me conviennent le mieux. Mais il y a aussi des inconvénients. C'est ainsi que mon chat, Zorro, un bâtard noir à poils longs ramené du Canada, a la mauvaise habitude de venir rendre visite aux employés du bureau, de se coucher sur les journaux que l'on essaie de lire ou encore de marcher sur les claviers d'ordinateurs ou celui du banc de montage. Ajoutez cela au fait que, essayant tant bien que mal de s'adapter au climat sahélien (jamais avant, je n'avais vu un chat tirer la langue et haleter comme un chien pour se rafraîchir), Zorro perd ses poils… Bref, Zorro n'est généralement pas le bienvenu au bureau et je ne le laisse entrer que lorsque j'y suis seul le soir.

Pauvre Zorro


Oui mais voilà, Zorro s'ennuie. C'est qu'il n'a plus le droit de sortir depuis deux ans. À cela deux raisons : d'abord son instinct de chasseur l'avait amené à décimer tous les margouillats (petits lézards) des environs. Ce qui n'est d'ailleurs pas un si grand exploit puisque ces petites bêtes n'ont pour système de défense que le bête réflexe de se figer lorsqu'ils se sentent en danger. Or ces bestioles sont utiles, se nourrissant de moustiques, leur présence réduit pour nous les risques d'attraper le paludisme. Une fois donc son petit génocide de margouillats terminé, mon félin s'est tourné vers de nouvelles proies, n'hésitant pas à aller de plus en plus loin pour nourrir ses instincts de chasseur. C'est ainsi qu'il s'est mis à ramener des serpents dans le jardin pour se dérider un petit peu. Au troisième reptile, Zorro fut frappé d'interdiction de sortie.

Donc, Zorro s'emmerde. Et le bureau représente pour lui un espace de liberté très convoité. Il réussit à s'y faufiler très souvent. C'était le cas ce fameux soir où je suis resté tardivement à mon poste pour visionner quelques cassettes. Un grattement persistant m'empêche de me concentrer. Je lève la tête. Zorro s'est installé par terre, derrière le banc de montage et a entrepris de se faire les griffes sur un sac de transport de matériel. Je me lève, prends le chat et le dépose un peu plus loin. J'ai à peine le temps de me rasseoir que Zorro reprend sa position initiale. Je me lève à nouveau, me ressaisis du félin et le jette avec cette fois un peu moins de ménagement. Mais Zorro est têtu. Je me rappelle alors que ce petit manège a occupé une bonne partie de sa journée.

Le serpent


Intrigué, je m'approche à nouveau, repousse le chat et entreprend de découvrir ce qui l'intéresse autant dans ce banal sac de toile bleu, soupçonnant qu'un insecte y a peut-être élu domicile. Je me saisis donc du bagage et l'entrouvre pour me retrouver aussitôt face à face avec un serpent enroulé dans le fond qui me regarde de ses petits yeux froids. Je dépose le sac avec le plus de douceur possible, fait quelques pas en arrière et attrape le chat pour l'enfermer dans le vestibule. Je fais des yeux le tour de la pièce, considérant mes options, cherchant une arme. Par la fenêtre, j'entrevois une pelle. Je sors pour me munir de l'objet contondant et reviens vers le reptile qui n'a toujours pas mis la tête hors de sa tanière. J'en profite pour sortir le sac à l'extérieur et le secoue pour essayer d'en extraire l'indésirable invité. Le serpent en sort à la vitesse de l'éclair et je m'engage derrière lui les bras tendus, la pelle en l'air, avant de lui asséner deux gros coups sur ce qui me paraît être la tête.


Le reptile est freiné dans sa course mais bouge encore. Il est solide, le gredin! Qu'à cela ne tienne, je le gratifie encore d'une dizaine de coups. Attiré par le bruit, le gardien approche. Quand je lui explique toute l'histoire, il ne peut s'empêcher de s'interroger : «Mais comment a-t-il pu entrer?». Je lui demande s'il connaît cette espèce de serpent, s'il est venimeux. Il me répond qu'il ne sait pas mais qu'a ses yeux, tous les serpents sont, à priori, dangereux. Je dépose le reptile dans un seau pour le montrer aux autres employés afin d'en savoir plus.


Le lendemain, Séraphine, la femme de ménage, n'osera pas s'approcher à moins de 10 mètres du cadavre du reptile, le teint subitement très pâle. L'air terrifié, elle prend conscience du risque qu' elle a pris sans le savoir, me racontant qu'elle a l'habitude de déplacer tous les sacs et tous les objets le matin lorsqu'elle lave le plancher. La même question fuse : «Mais par où est-il entré ?». Puis à nouveau lorsque les autres employés entrent au travail. Nous examinons la porte, les fenêtres. Mais rien d'évident. Il s'est peut-être infiltré dans nos bagages alors que nous étions en reportage au Burkina Faso…


Je me remémore la croyance d'un guide touristique sénégalais rencontré dans le Siné Saloum et à qui j'avais demandé s'il y avait des serpents dans un champ aux herbes longues où l'on devait se rendre. «Si tu n'y penses pas, il n'y en aura pas», m'avait-il répondu avec une logique un peu particulière pour mon esprit cartésien. Avant d'ajouter : «faut pas y penser, sinon, il risque d'y en avoir!» Mais ce soir là, je le jure, je n'ai pas fait apparaître le serpent par télépathie dans ce sac puisque j'étais loin de penser qu'un reptile puisse avoir élu domicile dans le bureau!

Depuis une semaine et sans doute tant qu'on n'aura pas répondu à la fameuse question qui nous taraude, nous ne pouvons nous empêcher d'avoir de l'appréhension en ouvrant un sac, un tiroir ou une valise de matériel. D'autant plus que le serpent était une maman et qu'elle a pondu des œufs dans le sac. Depuis ce temps, Zorro est toujours le bienvenu dans le bureau, accueilli en héros par ses détracteurs d'autrefois, qui n'hésitent pas à l'envoyer en éclaireur, au cas où…

Mise à jour: il semble que mon serpent a été identifié! Il s'agirait d'un Psammophis. Soit un Psammophis Schokari ou un Sibilans. Un autre lecteur a écrit pour me dire qu'il croyait que c'était un Psammophis Elegans. Dans tous les cas, c'est un serpent venimeux décrit comme agressif…

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