Un jour, c'est les douaniers qui ne veulent rien savoir des journalistes.
Ensuite, des policiers qui crient à l'espionnage. En sortant
du commissariat, ce sera les sables mouvants, sans oublier les
barrages routiers des rebelles qui nous attendent un peu plus
loin. Quand ce n'est pas tout simplement des esprits « malveillants
» qui ont décidé qu'aujourd'hui, on ne filme
pas. Non, ce n'est pas toujours facile de se promener avec une
caméra-vidéo en quête de belles images, comme
a pu le constater notre collaborateur, Charles Gervais, après
un périple de plusieurs mois dans différents pays
de l’Afrique de l’Ouest.
Ceuta-Dakar, décembre 2002 à mars 2003
- Tout a commencé à Ceuta, petit port espagnol
enclavé au nord du continent africain, pris entre le Maroc
et la mer Méditerranée. Arrivés épuisés
en fin de journée après avoir traversé trois
fois le détroit de Gibraltar pour des raisons dont je vous
épargne cette fois-ci les détails, nous avions décidé
d'attendre au lendemain matin pour passer les douanes marocaines.
D'étranges
et angoissantes rumeurs amassées au fil des rencontres
de la soirée sont parvenues à troubler notre sommeil.
L'un nous mettait en garde de ne pas déclarer aux douaniers
que nous travaillions comme journalistes; que cela susciterait
la suspicion, que nous subirions une fouille en règle et
devrions faire face à des centaines de questions. Un autre
nous conjure de cacher soigneusement notre équipement sophistiqué
qui, une fois découvert, pourrait être carrément
saisi! Certes, nous ne prévoyions pas tourner de reportage
au Maroc, mais il nous fallait tout de même le traverser
pour rejoindre la Mauritanie et l'Afrique noire. Pour traverser
le désert, notre seule autre possibilité était
d'entrer par l'Algérie, mais la route est là-bas
bien plus risquée. Pas le choix, aux petites heures du
matin, un plein de carburant et direction la frontière.
Ça ne pouvait pas ne pas fonctionner. Notre projet n'avait
même pas encore commencé, il nous fallait avancer.
Après concertation, notre plan est le suivant: Alexandre,
celui de nous trois qui pouvait le plus ressembler à un
Arabe et attirer une quelconque sympathie, allait prendre le volant
vêtu de sa chemise la plus fleurie et répondre aux
questions. Pas de mensonge, mais tenter de cacher le plus longtemps
possible la vérité. Nerveux, presque terrifiés
parce que nous ne pouvions échouer si tôt, nous avançons
vers l'homme à l'uniforme aux couleurs kaki. Nous sommes
trois informaticiens canadiens, nous allons visiter le Maroc en
4X4 plaqué belge. Voilà.
Les paperasses se règlent tranquillement. Il reste encore
à vérifier les bagages avant de prendre la route.
Deux hommes armés se rapprochent:
- Avez-vous des fusils?
- Non.
- Des gaz lacrymogènes?
- Non.
- Des caméras-vidéos?
Cette dernière question tombe comme un couperet. Un moment
de silence et d'hésitation aurait pu nous trahir. Alexandre
devait répondre et ne pas nous compromettre.
- Euh… oui.
Les
deux militaires crispent leur visage et l'enfoncent dans notre
coffre. Les trois compères, l'on se regarde désemparés,
mais l'on se comprend: il faut montrer d'abord la petite caméra
numérique amateur que nous avons apportée en extra.
En ouvrant le petit sac de cuir inoffensif, l'atmosphère
se détend. L'un des deux hommes de bras lance à
son collègue, presque en souriant: « Ce n'est
qu'une petite caméra pour le tourisme. » Et
nous d'acquiescer avec l'air le plus touriste qui soit. Il n'y
a pas eu d'autres questions. Seulement un « Vous pouvez
circuler, bon voyage au Maroc. »
Le premier test avait été passé. Nous étions
maintenant en Afrique et dans nos têtes plus rien ne pouvait
nous arrêter. Au sortir du pays, nous avions déjà
pris de l'expérience. Et c'est armés de bouteilles
de vin - qui nous avaient d'ailleurs été bien utiles
sur la route du désert comme monnaie d'échange pour
payer le carburant - et de quelques échantillons de parfum
de Paris que nous avons tout bonnement évité fouilles
et questions des douaniers du royaume de Mohammed VI.
Au commissariat de Nouadhibou
La Mauritanie. Ca y est, nous sommes prêts. Le temps est
venu de sortir pour la première fois notre précieux
équipement pour notre premier reportage! Installés
sur le toit d'une auberge de Nouadhibou, le célèbre
Port-Étienne de Saint-Exupéry, nous prenons discrètement
quelques plans du bourdonnement de la rue principale.
Eh bien, ça n'a pas pris cinq minutes, deux policiers
débarquaient, nous embarquaient avec caméra, perche
et micros et nous nous retrouvions au commissariat à attendre
on ne sait quoi dans un coin sombre. C'est « l'espionnite
aiguë ». L'on nous soupçonne de tout. Un des
policiers fouille même dans le journal personnel d'Alexis
et s'en prend au mot « alcool » qu'il est parvenu
à déchiffrer en haut à droite d'une page.
Heureusement, avant de monter dans la voiture des gendarmes, nous
avions demandé à un des jeunes qui travaillait plus
ou moins à l'accueil de l'auberge d'expliquer la situation
au propriétaire, un Français qui prétendait
avoir de bons contacts. C'est donc à peine une demi-heure
plus tard que ce dernier, accompagné de deux Mauritaniens
apparemment influents, entamait une chaude discussion avec nos
charmants hommes de lois.
Une autre demi-heure et nous avions la permission de rencontrer
le chef de police dans son bureau climatisé qui nous servit
remontrances. Même en prétendant n'être que
de vulgaires touristes heureux de prendre quelques images pour
la famille, nous étions dans le tort et avions dangereusement
entravé la loi de la République islamique de Mauritanie
en filmant sans permission.
Une
fois libérés et désireux de nous conformer
aux procédures, c'est le hakem de Nouadhibou - l'équivalent
du maire - qui nous proposait un deuxième sermon. Il est
selon lui strictement interdit de prendre une quelconque image,
photo ou vidéo, sans l'autorisation expresse du ministre
de l'Information. Or, il faut savoir que le ministère est
à une ou deux journées de pistes sahariennes - si
tout va bien - du lieu où nous nous trouvons. Une fois
là-bas, certains nous disent qu'il n'est pas garanti que
le gouvernement nous accorde quoi que ce soit. Et en combien de
temps de toute façon? Les mêmes individus et d'autres
- même un policier qui se dit tout-puissant - nous offrent
leur aide pour solutionner le problème, moyennant bakchich.
L'on ne sait plus quoi faire, l'on tourne en rond. Puis on se
dit « merde », on tourne!
Caméra cachée et sables mouvants
Planqués derrière les grillages d'une fenêtre
de notre chambre d'hôtel, la caméra camouflée
dans un sac à dos appuyé contre la portière
de notre véhicule, c'est en risquant un peu que nous avons
réussi à prendre quelques images inoffensives de
la vie à Nouadhibou. Le balcon de l'ambassade française
juchée sur une petite colline au centre de la ville nous
a aussi été grandement utile. Mais l'irrésistible
envie d'immortaliser un impressionnant cimetière de bateaux
- plus d'une cinquantaine de carcasses rouillées abandonnées
près de la rive - a bien failli nous coûter très
cher!
Une
de ces fins d'après-midi, au moment où la lumière
est si belle dans ce port du désert, nous avons décidé
d'aller « voler » une ou deux images là où
les regards indiscrets se font plus rares. Une fois sortis de
la ville, mal nous en prit de tenter de faire une boucle par la
plage pour nous rapprocher des navires échoués sans
attirer l'attention. D'abord quelques traces de pneus sécurisaient
notre avancée. Mais bientôt, plus rien ne bouge.
L'on n'avance plus, l'on ne recule plus. On s'enfonce!
Descendus du 4X4 pour analyser la situation, le constat est dramatique.
Non seulement on est solidement pris dans un banc de sable plutôt
mou, mais la marée monte! En vingt minutes à pelleter
avec nos mains et à chercher une solution, l'eau a déjà
commencé à lécher le pneu arrière
droit. Sans assurances contre les dangers de la mer, les milliers
d'euros que nous avions déboursés à même
nos économies menacent de prendre le large. Il faut agir
et vite!
À quelque 400 mètres de là, comme un mirage
au milieu de cette plage déserte, on aperçoit un
groupe d'hommes occupés à charger du sable dans
un gros camion à benne. L'unique chance est là.
J'y cours. Le chef de la troupe refuse pourtant catégoriquement
de s'aventurer avec son 10 roues dans la zone de notre naufrage
annoncé, assurant que même lui risque de s'enfoncer.
Ne restent que la force des bras, des pelles et d'énormes
plaques de désensablement.
L'heure
est maintenant à la négociation. On me demande d'abord
l'équivalent d'un salaire annuel mauritanien. Sans que
je sois en aucune position pour négocier, ils accepteront
tout de même de baisser le prix. Revenu aux pas de course
vers notre navire à quatre roues qui s'apprête à
prendre sa place dans le cimetière marin, l'un des sauveteurs-pelleteurs
me regarde et s'exclame : « C'est grave, d'ici une
demi-heure, votre voiture, c'est fini! » L'eau salée
a déjà recouvert la moitié de la roue arrière.
Les cylindres du moteur attendent leur tour…
Ce n'est que très silencieux et en roulant très
lentement que nous avons repris le goudron qui nous ramena à
notre hôtel. Le reste du tournage se fit au beau milieu
des dunes du Sahara, loin des autorités et de la mer. Et
c'est avec les cassettes collées sous le tableau de bord
que nous sommes sortis de Mauritanie !
Menaces rebelles
Dans la forêt tropicale de la Casamance, au Sénégal,
se trouvait notre prochain sujet de reportage. Mais attention
: le secteur est miné par une guérilla armée
qui dure depuis plusieurs années. Sur chaque route, des
bandits peuvent surgir de derrière les palmiers et piller
les voyageurs. Lors d'affrontements, il y a parfois des morts.
On peut toutefois se promener dans ces forêts vertes et
luxuriantes sans croiser d'autres armes que celles des militaires
en fonction. S'aventurer en Casamance, c'est comme la loterie.
Sauf que lorsque l'on tire ton numéro, tu perds tout. Le
séjour n'est pas conseillé. En fait, notre grosse
maman sénégalaise d'adoption nous a carrément
interdit d'y aller. Mais il n'y a seulement que là-bas
que l'on peut trouver des pêcheurs de requins…
Nous
décidons de nous rapprocher de la zone pour tenter de recueillir
des informations plus fraîches. On nous avait dit de partir
en Gambie, absurde bande de terre cédée aux colons
anglais au début du siècle, qui sépare le
Sénégal en deux, l'on pourrait mieux s'informer.
En effet, plusieurs rebelles djollas, l'ethnie en insurrection
réclamant l'indépendance de la Casamance, ont fui
au nord pour s'installer dans l'ancienne colonie de l'Angleterre.
Après avoir noué contacts, après avoir pesé
le pour et le contre, nous nous sommes laissés aller à
tenter le coup. Calculant tout de même nos risques, on jugea
qu'il valait mieux abandonner notre véhicule en sécurité
en Gambie, dissimuler tout le matériel dans nos sacs à
dos et partir en transport en commun afin de nous faire moins
voir. Sinon, on nous suggéra de fixer le départ
un lundi, pour éviter les « raids de la fin de semaine
» et on nous recommanda même une jeune mère
djolla pour nous accompagner dans le chemin.
Le jour dit, on lui fila un de nos quatre sac à dos -
celui contenant la caméra - et, juste avant de monter dans
le taxi-brousse, Fatou remis à chacun une lime verte. C'était
selon les consignes de la grand-mère, afin d'arriver à
destination sans embûche. La lime dans le fond de la poche,
on est parvenus à trouver nos pêcheurs de requins.
Le reste du transport se fera donc avec ces cow-boys des flots,
en pirogue. Ca comporte encore une bonne dose de risques, mais
c'est plus pittoresque que les rebelles!
Quand les esprits disent « non »
Maintenant,
parlons du monde invisible qui lui aussi peut poser des bâtons
dans les roues de note entreprise. Et quand on se fixe pour objectif
de raconter - et de montrer - l'importance qu'a la magie dans
le quotidien des Sénégalais, tous les esprits ne
sont pas toujours avec nous! Qui plus est, n'étant pas
en mesure d'obtenir d'audiences privées avec les esprits
concernés, il nous fallait nous en remettre à ce
qu'en pensent les marabouts fétiches ou prêtresses
aux contacts privilégiés.
Lors de notre première tentative de tournage de l'univers
mystique, nous avons frappé un mur invisible. Suite à
un bref entretien avec la famille la veille, nous pensions être
en mesure de tourner une cérémonie Ndeup, grande
messe rythmée où l'on sacrifie bœuf, chèvre,
mouton ou coq que réclame un esprit mécontent qui
aurait rendu hystérique une pauvre adolescente. Tout devait
fonctionner, nous avions même obtenu la permission du guérisseur
qui présidait la cérémonie. Mais le matin
venu, ce dernier est arrivé en retard et la mère
de famille, à la vue de notre équipement, nous a
tout simplement fait savoir que l'esprit à l'honneur venait
de lui exprimer de soudaines réticences à être
filmé… Il était à ce moment trop tard
pour argumenter. Le monde invisible avait tranché. On ne
peut rien tenir pour acquis dans ce bas monde!
À
notre seconde tentative, nous avons pris le temps de longuement
discuter de notre projet afin de bien faire comprendre que le
tout était fait dans le respect, avons obtenu l'appui de
plusieurs alliés bien placés, et nous n'avons pas
lâché. Ce n'est pourtant qu'à deux jours du
début de la cérémonie que la grande prêtresse
a fini par nous donner son accord du bout des lèvres.
Aucun tampon officiel dans le monde des esprits. Lors du tournage,
un invité de prestige, surpris d'apercevoir un Blanc avec
une caméra lors d'un des hauts moments de transe précédant
les sacrifices, a tout de même voulu me tabasser. Un des
fils de la prêtresse faisant office de guide-réalisateur
a alors dû me servir de garde du corps. Sauve qui peut la
fragile caméra.
J'ai fui un instant pour mieux revenir, cette fois-ci protégé
au milieu du groupe de danseuses frénétiques mais
accueillantes. Leur transe quasi-contagieuse, c'est avec grand
effort que je me concentrais à regarder le spectacle à
travers mon petit écran vidéo, heureux d'apercevoir
trois lettres rouges - REC - témoignant de l'enregistrement.
Quatre mois de voyage et de tournage, et l'histoire continue!
* * *