10 septembre 2011
École à Mogadiscio, pour apprendre à ne pas tuer
Ibrahim, le visage couvert de poussière, s'accroche à son crayon comme à une bouée de sauvetage. Pendant que ses copains font les bouffons devant notre caméra, lui s'applique à écrire dans un petit cahier tout fripé. Les 400 élèves de l'école d'UNICEF du camp de déplacés de Midnimo, à Mogadiscio, vont à l'école pour la première fois de leur vie. Ibrahim, qui a 12 ans, a appris à écrire des phrases entières en moins de trois mois.
La vue de ces enfants bien portants, leurs sourires, fait du bien à l'âme. Ils sont assis par terre, entassés dans une tente, un petit tableau suspendu sur la toile est le seul équipement scolaire de l'école. La plupart des enfants n'ont ni cahier, ni ardoise. Ils apprennent par coeur, par désir de faire autre chose que de mendier, voler, tuer.
Pour nous rendre à Midnimo, nous sommes passés devant l'hôpital Banaadir, où des enfants meurent de faim tous les jours. Devant un cimetière où les mamans enterrent rapidement leurs bébés avant de retourner au camp s'occuper des autres enfants. Enterrer, c'est une façon de parler. Elles couvrent l'enfant mort d'un peu de poussière et de petites branches.
Tout le temps qu'elles passent à l'hôpital à tenter de sauver un enfant, les mères sont mortes de peur. Elles craignent que durant leur absence, leurs enfants plus âgés ne soient recrutés par l'une des innombrables milices qui continuent de se battre pour le contrôle d'un quartier, d'un pâté de maisons à Mogadiscio. Ou par les Shabab, ces rebelles islamistes infiltrés dans les camps.
Le maire de la ville nous disait que 20 ans de guerre ont déshumanisé les Somaliens. « Quand ils voient un voisin se faire tuer, ils marchent à côté comme si de rien n'était, la mort ne les touche plus », affirme-t-il, dans un long soupir.
Une vie humaine ici n'a aucune valeur. C'est ce qu'il y a de plus terrifiant à Mogadiscio.
Les enfants qui survivent à la famine n'ont pas d'avenir. C'est le deuxième drame de cette immense crise humanitaire. 40 % des enfants somaliens n'ont pas accès à l'école. Les seuls « employeurs» en ville sont les milices. Elles paient un maigre salaire et une ration quotidienne.
Quand j'ai commencé à parler à Ibrahim, sous la tente-école, ses camarades se sont attroupés autour. Tous m'ont dit avoir perdu qui une mère, un père, un, deux, trois frères dans la guerre. Tous disent vouloir devenir enseignants. « C'est le seul modèle qu'ils connaissent, » me dit un maître à la retraite qui travaille bénévolement à l'école.
Ibrahim Adam, qui a 60 ans, a envoyé ses enfants au Canada. Il est fier de nous dire, dans un anglais impeccable, que sa benjamine étudie à l'Université Carleton, à Ottawa. Lui n'a pas quitté la Somalie. Tous les matins, il fait le tour des tentes à Midnimo pour s'assurer que les enfants inscrits à l'école se rendent bel et bien en classe. Les parents préfèrent souvent les envoyer mendier. « L'école, dit Ibrahim, c'est tout ce qu'ils ont. Tant qu'ils sont ici, ils ne sont pas dans la rue en train de devenir des tueurs. »
Reportage sur les milices islamistes diffusé à RDI Monde le 14 septembre
Reportage sur la sécurité en Somalie diffusé au Téléjournal le 7 septembre
Reportage sur la crise politique en Somalie diffusé au Téléjournal le 6 septembre
Reportage sur la famine à Mogadiscio diffusé au Téléjournal du 5 septembre
Regardez les reportages de Sophie Langlois sur notre page
« International »
Correspondante parlementaire à l'Assemblée nationale pendant plus de cinq ans (de 2000 à 2005), elle couvre aussi les suites du terrible tsunami en Indonésie et la grippe aviaire au Vietnam.
Elle devient correspondante à Washington en 2006, où elle rend compte notamment de la spectaculaire chute de popularité de George W. Bush.
Depuis août 2007, Sophie Langlois est la correspondante de Radio-Canada pour l'Afrique. Elle nous fait découvrir non seulement les conflits qui ravagent le continent noir, mais aussi le quotidien de 800 millions d'Africains, leur courage, leur dignité et leur sourire.
11 septembre 2011
Merci pour ce témoignage. Ça m'encourage dans mon travail d'éducatrice avec d'autres jeunes défavorisés.
Josée Martineau, Kigali, Rwanda
10 septembre 2011
Au milieu des horreurs de la guerre et de ses conséquences innommables, ces germes d'humanité: un maître qui offre bénévolement ses services, un enfant avide d'apprendre... Ces petits gestes du quotidien qui aident à garder espoir et mettent en lumière la bonté cachée au fond des coeurs. Merci de nous les révéler. Peut-être devrait-on en parler davantage...
Alain Blanchette, Montréal
10 septembre 2011
Le fait que vous ayez pu vous rendre pendant quelques jours à Mogadiscio est en soit un petit miracle. Il y a peu de temps, une telle éventualité n’aurait probablement pas pu être seulement envisagée. Ce qui montre qu’il y a le début d’un espoir. Espérons que cette fois-ci, ce ne sera pas seulement un espoir, un fait établi et durable.
L’exemple de monsieur Ibrahim Adam (le premier homme) dont vous nous faites part, rejoint mes commentaires dans votre billet précédent. Il accomplit avec ses moyens un travail colossal et extraordinaire qui suscite notre admiration. C’est un bon passeur de messages, il sait qu’une bonne éducation pour ses enfants est aussi un facteur essentiel de paix pour le redéploiement de la prospérité, le suivi de son bel exemple est certainement une des clefs qui rendra cette transition possible.
Il convient de ne pas se leurrer. Tout cela prendra encore du temps. On peut conjecturer pourtant que les « Faucons Noirs » pourront un jour reprendre leurs essor et que la Corne (naguère : d’Or et d’abondance) de l’Afrique, cet endroit du monde où les femmes sont si gracieuses, saura retrouver cette jolie forme patronymique. Assez de violons ! La vigilance reste encore de mise car les forces du mal ne se trouvent que très rarement loin des forces du bien.
Serge Drouginsky, Longueuil

