21 janvier 2011
Un printemps démocratique arabe?
La révolution tunisienne peut-elle faire tache d'huile dans d'autres pays arabes? D'Amman à Alger, en passant par Le Caire, la question était sur toutes les lèvres, une semaine après le départ du dictateur Ben Ali, l'historique 14 janvier 2011.
Les tentatives de suicide par immolation - comme celui de Mohamed Bouazizi, qui avait enflammé la Tunisie à la mi-décembre - se sont multipliées en Algérie, en Égypte, en Mauritanie... Comme si ces malheureux voulaient, en se sacrifiant, provoquer un mouvement semblable chez eux.
Et puis, il y a cette déclaration du secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, qui, à l'occasion d'un sommet économique des chefs d'État de la région, le 19 janvier dans la capitale égyptienne, a lancé : « Messieurs, la révolution tunisienne n'est pas loin de nous! »
La révolution du jasmin met-elle donc en danger les régimes arabes? Bien malin qui pourrait le prédire. Certains prennent peut-être leurs désirs pour des réalités. Mais, sans aucun doute, ce mouvement dérange les despotes de la région... et inspire un peu d'espoir dans la « rue arabe », à Alger, au Caire, à Amman.
Les expressions journalistiques font florès depuis quelques jours pour décrire une possible contagion démocratique : on a évoqué un « printemps démocratique arabe », on a parlé de Tunis comme du « Gdansk arabe », en référence à Gdansk, berceau du mouvement polonais Solidarité, qui avait fait craquer le système soviétique au début des années 1980.
Des similitudes... et des différences
Il y a certes des éléments communs à tous ces pays : une jeunesse sans perspectives, des élites déconnectées, apparemment inamovibles, des inégalités choquantes, des dictateurs qui sont là depuis 15, 20, 30 ans, des jeunes sur Facebook et sur Twitter... qui ne font pas que s'amuser.
Mais en même temps, les différences restent importantes. La Tunisie est un petit territoire, avec une petite population (ils sont 10 millions) relativement homogène. On est loin de l'Égypte ou de l'Algérie. À Alger, le régime s'appuie sur une grosse armée : ce n'était pas du tout le cas dans la Tunisie de Ben Ali, régime policier.
La police, ce n'est pas la même chose que l'armée. D'ailleurs, à Tunis ces jours-ci, les militaires semblent plutôt bien perçus par le peuple dans la rue. Alors qu'en Algérie, l'armée c'est l'oppression.
Et il y a aussi la question de l'opposition, désorganisée en Tunisie, alors que dans d'autres pays il existe, malgré la dictature, un mouvement islamiste organisé... comme en Égypte.
Les Frères musulmans d'Égypte, même bloqués dans les urnes, même semi-clandestins, représentent le fer de lance de l'opposition. S'il fallait, dans ce pays, que le régime s'effondre un beau matin, les islamistes pourraient aisément ramasser le pouvoir... Alors que la Tunisie, au contraire, est un pays assez laïcisé. Il est peut-être même le plus laïcisé de tout le monde arabe.
Tout dictateur qu'il ait été, le prédécesseur de Ben Ali, Habib Bourguiba, avait mis en avant les droits des femmes, l'éducation gratuite obligatoire pour tous, et aussi un certain nombre de valeurs laïques, hormis la démocratie pluraliste.
La Tunisie, un test
Ce qui fait qu'aujourd'hui, la Tunisie est un bon test pour savoir si, oui ou non, une démocratie libérale laïque est possible dans un pays arabe, sans que l'islamisme radical s'infiltre dans le processus... et finisse par ramasser la mise.
En Tunisie, l'opposition est désorganisée, elle a été pourchassée, démolie par deux décennies d'un impitoyable régime policier. Mais cela est aussi vrai pour l'opposition religieuse que pour l'opposition laïque.
On pense aussi à ce qui s'était passé en Algérie, au début des années 1990. La révolte populaire de 1988 avait été suivie d'une ouverture démocratique réelle : élections municipales en 1990, élection générale en 1991... avec des islamistes qui s'apprêtaient à gagner, sans majorité absolue, mais avec une bonne majorité relative. Et ça a été le coup d'État militaire : fin de l'expérience démocratique. Suivirent presque 10 années d'une sanglante guerre civile, avec la dictature militaire d'un côté, les islamistes radicaux de l'autre : une succession d'atrocités croisées.
L'enfer algérien des années 1990 a alimenté, en Occident, la grande peur de l'islam radical. Ce qui, de façon perverse, a donné un bail aux régimes militaro-policiers du monde arabe, avec l'appui tacite d'un Occident qui se disait : « Voilà, de cette façon, on peut contenir la poussée islamique. » La Tunisie était le meilleur exemple de cela : la dictature de Ben Ali vue comme un moindre mal aux yeux de Washington, Paris, Rome, ou Madrid...
Mais la révolution tunisienne vient briser cette alternative maudite entre la peste et le choléra, entre la tyrannie militaro-policière « laïque » et la prise du pouvoir par les « barbus »...
L'inconnue islamiste
Le jeu est désormais ouvert. On a annoncé à Tunis, le 20 janvier, jour 6 de l'après-Ben Ali, la légalisation de toutes les formations politiques... y compris du mouvement islamiste Ennahda, furieusement réprimé, comme les autres forces d'opposition, au début des années 1990.
Les islamistes vont-ils réémerger dans le nouveau contexte? C'est une des grandes inconnues de la révolution du jasmin. Est-ce que leur tendance principale sera radicale comme le FIS de 1990 en Algérie... ou plutôt modérée, comme l'AKP au pouvoir en Turquie? Que vaudront-ils électoralement : 20 %, 30 %, 40 %? Auront-ils du financement secret de l'Arabie saoudite?
Et, de l'autre bord, les forces démocratiques laïques, incarnées par un personnage comme Moncef Marzouki, l'opposant persécuté qui vient de rentrer au pays, vont-elles savoir s'organiser, faire bonne figure et gagner des élections libres contre les « recyclés » de l'ancien régime... mais aussi contre l'Islam politique?
Quel sera, enfin, le rôle des puissances occidentales, elles qui ont si mal joué leurs pions au cours des dernières années?
Les prochains mois seront passionnants à suivre. Ce qui s'y jouera dépasse largement les frontières de la Tunisie.
Écoutez les analyses de François Brousseau sur notre page
« International »
François Brousseau est le chroniqueur-analyste de Radio-Canada pour les affaires internationales.
François Brousseau est souvent allé sur le terrain à l'étranger. Il a notamment signé, surtout dans Le Devoir, des reportages d'Haïti, d'Italie, de Pologne, de l'ex-Tchécoslovaquie et de l'ex-Yougoslavie, d'Israël, de Taïwan et de Cuba. Au fil des ans, il a pu interviewer des personnalités comme Mikhaïl Gorbatchev, Lech Walesa, Jean-Bertrand Aristide, Kim Dae-Jung, Shimon Peres, Ariel Sharon, José Ramos-Horta, Oscar Arias et Giulio Andreotti.
Entré à l'emploi de la première chaîne radio de Radio-Canada en 2002, il avait déjà une longue expérience en journalisme écrit. Il a notamment fait sa marque comme reporter et éditorialiste aux affaires internationales pour le quotidien Le Devoir de 1991 à 1997, journal dans lequel il a également tenu une chronique hebdomadaire de 2005 à 2007.
En 1994, il a reçu la Bourse Michener pour journalistes. Cette récompense lui a permis de mener un séjour prolongé de recherche en Italie et de ramener plusieurs reportages de ce pays.
Après un mandat de trois ans (1997-2000) comme directeur des communications à la Délégation générale du Québec à New York, il est revenu à Montréal où il a retrouvé sa passion: le journalisme. D'abord à l'écrit en tant que reporter au magazine L'actualité en 2001-2002. Il a été récipiendaire, à ce titre, d'un National Magazine Award pour l'article «Sommes-nous seuls dans l'Univers?», paru en août 2001. Mais aussi et surtout à la radio, qui est devenue, à partir de 2002, son nouveau médium de prédilection.
En 2003 et en 2004, il a été responsable de la revue de presse internationale quotidienne à l'émission Maisonneuve en direct. De 2004 à l'automne 2007, il était responsable des affectations des correspondants, envoyés spéciaux et collaborateurs à l'information internationale pour les nouvelles à la radio.
Passionné des cultures étrangères, François Brousseau parle six langues: français, anglais, espagnol, italien, portugais et polonais.
26 janvier 2011
Tout est possible !
Je crois qu'actuellement le monde arabe à l'exemple de la Tunisie subit un réveil qui l'emmène à reconnaître un non-sens à leur état de vie actuelle.
On ne peut pas indéfiniment tenir un peuple dans l'ignorance de cet état de vie, on ne peut non plus le priver de se nourrir en augmentant les prix impunément, on ne peut non plus maintenir des gens sans travail indéfiniment, on ne peut brimer les libertés d'un peuple en usant des forces militaires ou policières, on ne peut mentir continuellement à ce même peuple, surtout à l'heure de l'internet ou tout se sait rapidement.
Un jour en Russie, les militaires russes ont tiré sur les policiers russes qui eux voulaient tirer sur la population révoltée. Il peut en être de même dans ces pays.
Ce qui manque en Tunisie actuellement est un leader charismatique capable de rallier le peuple et de faire en sorte que ce pays trouve une vraie démocratie par lui-même.
Pour nous Américains, l'Islam ressemble aux tours jumelles de New-York, donc de ce fait n'annonce rien de bon quant à l'avenir.
L'Occident ne peut pas faire grande chose dans tout cela, puisque c'est au peuple qu'il appartient de se trouver et se mieux définir. C'est aussi pourquoi il est inutile de se prolonger en Afghanistan. Ces pays ne connaissent pas ce qu'est la démocratie, c'est pourquoi il leur est difficile de trouver un chemin dans le labyrinthe politique.
Mais tout reste possible, et il est à souhaiter que tout se fasse de façon civilisée.
michel tocson, st-jérôme
25 janvier 2011
Il ne faut pas oublier que le nom de pays arabes n'est pas juste.En Egypte après l'invasion arabe,, les envahisseurs ont par l'épée forcé plusieurs à s'islamiser c'est à dire a être soumis à leur loi ou mourir donc le caractère des Egyptiens est différend de l'arabie Saoudite ,La Syrie c'étaient les Assyriens qui sont devenus arabes mais n'ont pas le même caractère et ils sont sous une dictature afreuse .Comme en Egypte.Tous les Pays musumans ou arabe sont dirigés exaCTEMENT comme durant la vie du prophète ou deskhalifes Tu proteste tu es mort.Donc ces pays doivent lutter très fort pour se libérer de ces sanguinaires qui les dominent avec des armées de police secrète.
et qui vivent dans un siècle révolus.Remarques que les pays arabes ont une politique de ne pas instruire le peuple et ils leur demandent de faire des enfants pour la gloire de l'islam mais les enfants finissent dans les rues.Visitez ces pauvres pays et voyez par vous même.
fathy tadros, Quebec
22 janvier 2011
Il n'est pas facile de faire des prévisions , il y a un futur qui est presque certain cependant, c'est le déclin et la disparition des religions que nous connaissons tous en occident. Je parle des 3 religions qui nous viennent du M-O. Le judaïsme, la chrétienté et l'islam. Que l'on décrypte la révolution tunisienne comme un acte isolé et sans conséquence peut s'avérer logique dans un contexte limité dans le temps. Mais ne pas voir le début d'une indépendance des esprits vis à vis des croyances religieuses serait une erreur à mon avis. L'éducation a fait son oeuvre et l'internet la fait suivre. Les nouvelles générations et leur esprit critique développé ne peuvent plus obéir à l'autorité religieuse quelle qu'elle soit. De ce point de vue la révolution tunisienne est effectivement le refus de l'autorité par les populations éduquées. Les musulmans sont trés certainement touchés par les violences extrèmes commises au nom de leur croyance religieuse, les chrétiens sont également trés touchés par l'immoralté de leurs organisations religieuses, les juifs en Israel commencent a se sentir hotages de leurs groupes religieux et veulent également s'en dissocier. Il n'est pas trop difficile d'arriver a une conclusion qui donne espoir à la liberté.
gerald Fremont, Montreal
21 janvier 2011
Bonne analyse. Et cela montre bien que soutenir les régimes militaires pour empêcher la montée de l'islamisme peut sembler payant à court terme, mais est totalement contre-productif.
La meilleure protection contre la montée de l'extrémisme (pas seulement dans les pays musulmans) n'est pas la répression et la diminution des libertés, mais bien une meilleure éducation et, surtout, une plus grande démocratie (donc un meilleur contrôle des citoyens sur leur gouvernement). Les gens ne sont quand même pas fous, s'ils goûtent à la démocratie et au pouvoir citoyen, ils ne vont pas vouloir facilement qu'on leur en prive. En revanche, si la seule alternative à un régime répressif est un groupe extrémiste, ils se tourneront vers lui, n'ayant guère le choix.
P. Lagassé, Saint-Basile
21 janvier 2011
« Tandis que l'État existe, pas de liberté ; quand régnera la liberté, il n'y aura plus d'État » Lénine (extrait de : « L'État et la Révolution »).
Dans nos terres aux contours démocratiques, nous péchons souvent en raison de nos croyances, songeant qu’être libre cela signifie vivre dans des États encadrés, pratiquant une laïcité qui se décline curieusement du déisme absolu (nos élites élues se disent souvent inspirées par lui) à l’agnosticisme le plus plat ; incluant cette tarte à la crème idéologique qu’on appelle l’athéisme et qu’on nous balance occasionnellement en pleine face. Tout cela sur fond d’État Providence qui peut tout pour toi.
À l’autre extrémité du spectre, on trouve des systèmes basés sur l’autorité peu importe que cette autorité soit assise sur des bases religieuses ou sur des bases musclées ou les deus à la fois : Il te faut te soumettre à l’État sans quoi, il ne pourra rien pour toi.
Personnellement j’exècre ce qu’on appelle : « les cas généraux », ce qui me plait le plus ce sont les cas particuliers. Aussi le cas de la Tunisie est pour moi un cas particulier, les réactions du peuple tunisien sont propres aux peuples de la Tunisie et les processus en marche leur appartiennent collectivement. Il serait mal avisé selon moi de vouloir aménager un processus révolutionnaire en vue de le matcher conformément aux termes de notre paradigme de liberté encadrée (sinon rien !).
Le sage doit accompagner les gens dans leur cheminement. Ce que feront les algériens ou les jordaniens ou les égyptiens appartient en toute légalité et suivant les termes du droit : aux uns et aux autres.
Peut-être, lorsque nous nous serons débarrassés de l’État ou lorsque nous aurons recréé la vraie démocratie suivant les structures du ciel (la géométrie) alors nous pourrons exporter notre savoir-faire ; à moins que dans cent ans ou moins ce soient les tunisiens qui exportent le leur. Le monde est capable de changer si rapidement !
Serge Drouginsky, Longueuil

