17 janvier 2011
La saga continue
À 66 ans, après bientôt six ans de procédures devant les tribunaux et 28 mois de prison, l'homme d'affaires Conrad Black apparaît un peu fatigué. Pourtant, sa combativité est toujours aussi vive.
Jeudi, il s'est présenté devant la juge Amy St. Eve, un tout petit bout de femme, qui tient le sort de l'imposant lord britannique entre ses mains. Le contraste est étonnant. Quand la juge St. Eve entre dans l'immense enceinte de la cour où elle siège, c'est à peine si on la voit lorsqu'elle s'installe derrière le pupitre qui lui est réservé.
Mais dès qu'elle entreprend la séance, il n'y a pas de doute, c'est elle qui mène l'affaire. Ferme, élégamment autoritaire, organisée, la juge St. Eve a demandé à chacune des parties de préciser ses intentions.
Les procureurs de l'État ont annoncé qu'ils se pliaient à la décision de la Cour d'appel qui a cassé deux des quatre chefs d'accusation sur lesquels Conrad Black a été condamné en 2007. Il s'agissait de deux accusations de fraude. Bien qu'un nouveau procès aurait été envisageable, les chances de condamnation semblaient minces et ils préfèrent donc abandonner la partie. Mais à une condition, ont-ils fait savoir...
En effet, Conrad Black a annoncé qu'il avait l'intention de demander la permission de s'adresser à la Cour suprême, dans l'espoir de faire annuler les deux condamnations qui pèsent encore contre lui. Une accusation de fraude et une d'entrave à la justice.
Si la Cour suprême rejette sa demande d'autorisation, les procureurs de la poursuite renonceront définitivement à lui faire un nouveau procès sur les deux chefs de fraude invalidés par la Cour d'appel. Mais si la Cour suprême souhaite entendre les arguments de M. Black, le gouvernement pourrait alors relancer les procédures.
Bref, les deux parties jouent à « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette... »
Nouvelle sentence
La Cour suprême devrait faire connaître sa décision d'ici quelques mois, assurément avant l'été. Si, comme les juristes américains le prévoient, elle refuse d'entendre Conrad Black, la juge St. Eve sera donc dans l'obligation de prononcer une nouvelle sentence. Elle a rappelé les parties le 24 juin devant elle.
Pourquoi une nouvelle sentence? Parce que la Cour d'appel, en cassant deux des quatre condamnations, renvoie le dossier devant la juge qui avait prononcé une peine de six ans et demi de prison en décembre 2007 et lui demande de réviser l'affaire et de décider si la peine est toujours appropriée ou s'il faut la réduire.
Certains experts croient que la juge St. Eve pourrait bien prononcer une peine un peu moins sévère, mais ils ajoutent que Conrad Black n'échappera pas à un autre séjour en prison. Lui-même semble réaliste et redoute de devoir retourner en prison. Il sera fixé en juin.
Entre-temps, il continue ses batailles judiciaires, notamment en Cour suprême du Canada, en mars prochain, puisqu'il veut obtenir le droit de poursuivre en diffamation une dizaine d'anciens directeurs et conseillers de Hollinger International.
Il leur reproche d'avoir diffusé sur le site web de la compagnie des communiqués et des rapports qui portaient atteinte à sa réputation. Et c'est sans compter ses autres poursuites devant d'autres instances.
Ce n'est certes pas en 2011 que la saga judiciaire de Conrad Black prendra fin.
Isabelle Richer couvre la scène judiciaire depuis 1992. Au fil des ans, elle a apprivoisé et décodé ce milieu bien souvent hermétique. Elle a aussi contribué à le rendre plus compréhensible pour le public québécois.
Elle a suivi les procès les plus marquants et les plus significatifs de l'histoire judiciaire récente, notamment l'affaire Barnabé, le procès de Valéry Fabrikant, celui de Mario Bastien, les mégaprocès des Hells Angels et ceux des acteurs liés au scandale des commandites. Elle a couvert les procédures criminelles contre le chef de la mafia canadienne, Vito Rizzuto, à New York, les démêlés de Myriam Bédard avec la justice américaine et, plus récemment, le verdict au procès de l'ex-magnat de la presse Conrad Black à Chicago.
Dans ses reportages quotidiens, Isabelle Richer s'emploie à expliquer les enjeux en cause devant les tribunaux, qu'il s'agisse du suicide assisté, des récidivistes de l'alcool au volant, ou encore des libérations conditionnelles hâtives.
Elle a entrepris sa carrière de journaliste à TQS en 1987, après avoir obtenu un baccalauréat en études grecques de l'Université de Montréal. Onze ans plus tard, Isabelle Richer a fait le saut à Radio-Canada à l'émission d'affaires publiques La Facture. Elle y a travaillé de 1998 à 2000. En 2000, la salle des nouvelles de Radio-Canada l'a nommée correspondante au palais de justice, afin de profiter de son expertise dans le domaine de la justice.
Elle a travaillé à l'émission Justice pendant trois saisons. De plus, elle a fait des reportages pour l'émission Tout le monde en parlait, au printemps 2006.
Son expérience lui vaut d'être régulièrement invitée à titre de conférencière aux congrès du Barreau du Québec et à ceux des juges de la Cour du Québec et de la Cour supérieure du Québec. En 2004, elle a prononcé une conférence dans le cadre des Journées strasbourgeoises de l'Institut canadien d'études juridiques supérieures, à Strasbourg, en France.
18 janvier 2011
De toute cette saga, on ne retiendra que la leçon suivante: il vaut mieux être accusé de faire disparaître des preuves que de les fournir. Et aussi ici au Canada, tout le monde sait qu'il n'aurait jamais été condamné pour le même délit, parce qu'ici on ne condamne pas les riches, on les prend en pitié. Parce qu'après tout, même si on sait qu'il a pigé dans la caisse sans autorisation du conseil d'administration, peut-on le condamner à un crime équivalent à celui de Lise Thibault, notre ancienne lieutenante-gouverneure générale? Piger quelques malheureux dollars dans une caisse, est-ce un crime quand on sait que meme des haut-placés de la GRC ont fait de même pour se payer des parties de golf (19 trous?) à Dubai? Ici on est large d'esprit, on comprend la faiblesse humaine, on relativise et on porte un toast à la santé d'un grand homme qui demeure grand, et demeurera grand ami de nos chefs d'état. Sauf aux États-Unis...
Jean Lespérance, Montréal Québec
18 janvier 2011
Chère Isabelle Richer,
Merci pour ces précisions. Me voici dorénavant moins bête et de par le fait-même mieux instruit que jamais sur la personne de lord Conrad Black.
Je ne maquerai pas votre chronique du 27 janvier prochain. C'est un rendez-vous !
Serge Drouginsky, Longueuil
18 janvier 2011
Madame Richer.
Avant tout je suis très heureuse de vous savoir active sur vos carnets.Loin de moi l'idée de vous reprochez cette absence car on vous sait très occupée.
Je ne commente pas votre écrit car j'ai suffisamment de renseignements de Mr Serge qui est un habile carnetier fort intéressant à lire.
Je profite de ce carnet pour vous souhaiter une belle année avec nous tous.
Vous êtes toujours alerte dans vos commentaires et je demeure une auditrice avide en écoutant vos commenntaires du téléjournal.
Claire Thibaudeau, Sherbrooke
18 janvier 2011
Cher monsieur,
Non seulement M. Black est-il encore lord mais il est encore membre du conseil privé du Canada, ainsi que titulaire de l'Ordre du Canada. Sans doute que toutes ces institutions attendent le dénouement final de ses démêlés judiciaires pour prendre position...
Quant à la chronique littéraire, elle est en ondes le dernier jeudi du mois, au Téléjournal 22h. Prochain rendez-vous: jeudi le 27 janvier!
Isabelle Richer
Isabelle Richer, Montréal
17 janvier 2011
Voilà qui est singulier, lorsque vous présentiez Conrad Moffat Black sous les termes : d’ « imposant lord britannique », je pensais qu’il s’agissait d’une figure de style, car je croyais ingénument que le baron Black de Crossharbour avait en raison de ses condamnations été chassé de la Chambre des Lords britanniques et destitué de son titre, hors il n’en est rien ! Puisque après vérification sur le site du Parlement des Royaumes Unis, Lord Black figure toujours en bonne et due forme sur la liste des pairs. J’étais inquiet quant à l’avenir de l’homme après cette indigne détention, me voici rassuré puisque ce grand caractère devrait pouvoir reprendre son siége au milieu des pairs du royaume d’Albion….
Pour la petite histoire on rappellera que Conrad Black fut érigé à Londres au titre de noblesse dans le ravissant district ou bourg de la Tour Hamlets en 2001. Enlevez le « s » de Hamlets et vous trouvez là les ingrédients d’une œuvre shakespearienne à peu près parfaite dès lors qu’on en connaîtra – un jour – l’intime dénouement. « Être ou n’être pas, n’est-ce pas là toute la question ? » Dans ce cas Hamlet rassemblera plutôt les caractères étonnants d’un grotesque infortuné Falstaff fraîchement mâtiné d’un destin à la Charles Foster Kane, ce fabuleux et mythique personnage du film de Orson Welles.
Nota : J’aimais bien vos chroniques littéraires du temps des fêtes. Il manque vraiment une bonne émission littéraire à la télévision de Radio-Canada que vous sauriez sans doute animer de la plus gracieuse façon.
Serge Drouginsky, Longueuil

