16 avril 2010
Un drame porteur
La Pologne, pays de la souffrance... Depuis que, à la fin du XVIIIe siècle, les puissances voisines – Russes, Autrichiens, Ottomans – ont charcuté le territoire polonais, et se le sont allègrement partagé, ce pays a vécu dans le mythe – et la réalité – des occupations étrangères, des massacres, de l'injustice subie aux mains des impérialismes voisins.
Les soulèvements ratés, le culte des morts héroïques, de la Nation martyre, ont engendré dans la psyché et dans l'identité nationale un « dolorisme » devenu comme une seconde nature. Il faut avoir assisté, dans une ville de Pologne, à la fête des Morts, le 1er novembre – avec ces milliers de bougies allumées dans les cimetières – pour comprendre ce que ce culte veut dire.
On a même parlé de la Pologne catholique comme du « Christ des Nations »...
Katyn, un événement capital
Dans cette galerie de malheurs et de rebondissements tragiques, le massacre de Katyn, en 1940, occupe une place exceptionnelle. Un crime perpétré par les services secrets de Joseph Staline, qui avaient organisé, en avril de cette année-là, l'exécution de 22 000 membres de la fine fleur de l'élite polonaise (militaire, intellectuelle, culturelle...). Un crime auquel est venu s'ajouter un demi-siècle de mensonge officiel (puisque l'URSS n'a jamais reconnu sa responsabilité), et qui cadre parfaitement dans cette image que les Polonais entretiennent d'eux-mêmes depuis des temps immémoriaux.
Mais depuis la libération de l'Europe de l'Est en 1989 – qui doit tant aux mouvements sociaux polonais des années 1950 à 1980, et en particulier au soulèvement de Solidarité en 1980-81 – la Pologne était étrangement devenue une success-story de l'après-communisme, avec des taux de croissance presque chinois, une démocratie relativement stable... presque un pays heureux et sans histoire!
Les persifleurs pourraient même dire que, depuis vingt ans, la Pologne vivait une situation... inacceptable. Quoi? Un pays heureux, prospère, apaisé, sans tragédie? Ce n'est pas la Pologne!
Arrive cet incroyable accident qui tue, un sinistre matin d'avril 2010, une centaine de Polonais éminents, dont le président lui-même, toute la direction de l'armée, des députés, des leaders économiques, des artistes... Et où vont-ils mourir dans leur avion? À Katyn, où ils se rendaient tous ensemble pour commémorer le 70e anniversaire du fameux massacre!
Il n'en fallait pas davantage pour que – au pays comme à l'étranger – on ressorte instantanément les clichés sur la Pologne éternelle, souffrante, décimée dans ses forces vives... L'ancien président Lech Walesa a parlé d'un « Katyn 2 ». Mais en même temps, d'autres voix se sont élevées pour dire que non, ceci n'est pas un second massacre de Katyn. Une écrivaine polonaise connue, Olga Tokarczuk, écrit : « J'en ai marre de cette identité commune bâtie autour des marches funèbres et des soulèvements ratés. »
Et puis, il n'y a pas eu crime dans ce second drame de Katyn : seulement un accident, un terrible accident, et cette fois, nous n'avons rien, absolument rien, nous, Polonais, à reprocher aux « méchants Russes »...
Le « sans-faute » de Moscou
C'est l'autre aspect saisissant de cet épisode : le remarquable « sans-faute » de Moscou, du premier ministre Poutine et du président Medvedev, dans toute cette affaire. Moscou, en pleine phase de rapprochement avec Washington, et qui décide de jouer la contrition, la compassion, la transparence, voire la solidarité slave avec « l'ennemi historique ». Non seulement de les « jouer », mais même de les vivre de façon convaincante...
Trois jours avant le drame, mercredi 7 avril, il fallait voir Vladimir Poutine, agenouillé à Katyn aux côtés de son homologue polonais. Et puis, ce tragique week-end, les deux mêmes hommes s'étreindre sur les lieux du drame, comme deux frères.
Dans les jours suivants, j'ai appelé quelques amis en Pologne : eh bien ces jours-ci, de très nombreux Polonais disent du bien des Russes, de la Russie et même de ses dirigeants! On croit rêver...
Une réconciliation russo-polonaise, voire une réelle amitié russo-polonaise, serait-elle donc dans les cartes, comme « effet pervers » positif de ce drame? La question est aujourd'hui posée.
Une telle réconciliation ne pourra être qu'un long processus, après plus de deux siècles de haine, d'invasions et de massacres. Et puis, sur diverses questions – l'avenir de l'Ukraine, de la Géorgie, les livraisons de gaz de la Russie, les questions de sécurité, le rapport à l'OTAN, aux États-Unis, etc. – les divergences restent profondes entre Moscou et Varsovie.
Ce 10 avril 2010, il s'est indéniablement produit quelque chose d'important, peut-être gros de conséquences.
Écoutez les analyses de François Brousseau sur notre page
« International »
François Brousseau est le chroniqueur-analyste de Radio-Canada pour les affaires internationales.
François Brousseau est souvent allé sur le terrain à l'étranger. Il a notamment signé, surtout dans Le Devoir, des reportages d'Haïti, d'Italie, de Pologne, de l'ex-Tchécoslovaquie et de l'ex-Yougoslavie, d'Israël, de Taïwan et de Cuba. Au fil des ans, il a pu interviewer des personnalités comme Mikhaïl Gorbatchev, Lech Walesa, Jean-Bertrand Aristide, Kim Dae-Jung, Shimon Peres, Ariel Sharon, José Ramos-Horta, Oscar Arias et Giulio Andreotti.
Entré à l'emploi de la première chaîne radio de Radio-Canada en 2002, il avait déjà une longue expérience en journalisme écrit. Il a notamment fait sa marque comme reporter et éditorialiste aux affaires internationales pour le quotidien Le Devoir de 1991 à 1997, journal dans lequel il a également tenu une chronique hebdomadaire de 2005 à 2007.
En 1994, il a reçu la Bourse Michener pour journalistes. Cette récompense lui a permis de mener un séjour prolongé de recherche en Italie et de ramener plusieurs reportages de ce pays.
Après un mandat de trois ans (1997-2000) comme directeur des communications à la Délégation générale du Québec à New York, il est revenu à Montréal où il a retrouvé sa passion: le journalisme. D'abord à l'écrit en tant que reporter au magazine L'actualité en 2001-2002. Il a été récipiendaire, à ce titre, d'un National Magazine Award pour l'article «Sommes-nous seuls dans l'Univers?», paru en août 2001. Mais aussi et surtout à la radio, qui est devenue, à partir de 2002, son nouveau médium de prédilection.
En 2003 et en 2004, il a été responsable de la revue de presse internationale quotidienne à l'émission Maisonneuve en direct. De 2004 à l'automne 2007, il était responsable des affectations des correspondants, envoyés spéciaux et collaborateurs à l'information internationale pour les nouvelles à la radio.
Passionné des cultures étrangères, François Brousseau parle six langues: français, anglais, espagnol, italien, portugais et polonais.
18 avril 2010
Ce n'est pas l'Empire ottoman qui s'est partagé la Pologne avec l'Autriche et la Russie mais bien la Prusse.
Jérôme Gagnon, Montréal
16 avril 2010
Merci M. Brosseau de votre article au sujet de cette tragédie.
Je dois avouer que j'ai trouvé les reportages au sujet de cet accident, ainsi qu'au sujet de Katyn en général comme étant parfois très émouvant, même à distance.
Francis Barragan, Montréal

