La Canadienne Alice Munro obtient le Nobel de littérature

Radio-Canada avec Agence France-Presse, La Presse Canadienne et Reuters
Le reportage de Kevin Sweet

Le prix Nobel de littérature a été décerné jeudi pour la première fois à une Canadienne. Originaire de l'Ontario, l'écrivaine Alice Munro, 82 ans, a ainsi ajouté cette distinction internationale à une carrière déjà célébrée dans sa terre natale.

Auteure notamment des recueils La danse des ombres heureuses, Les lunes de Jupiter et Du côté de Castle Rock, Mme Munro a reçu trois prix du gouverneur général du Canada et deux prix Giller.

La « maîtresse de la nouvelle contemporaine », telle qu'on la décrit, est aussi la 13e femme à recevoir le Nobel de littérature, qui est assorti d'une bourse d'environ 1,3 million de dollars.

« C'est évidemment quelque chose de merveilleux. Cela me semblait un de ces rêves irréalisables. Je savais que cela pouvait arriver, mais je me disais que cela n'arriverait probablement pas. » — Alice Munro, jointe au téléphone par CBC

Alice Munro se dit très reconnaissante d'avoir gagné ce prix. Elle est heureuse que cela attire davantage l'attention sur la littérature canadienne.

L'écrivaine raconte qu'elle avait complètement oublié la remise du prix Nobel : « J'avais complètement oublié la remise de prix, et j'étais endormie évidemment. Ma fille m'a réveillée, et je ne comprenais pas pourquoi. C'est fantastique! »

Écoutez l'entrevue avec Alice Munro sur les ondes de CBC (en anglais)

De nombreuses réactions de joie au pays

Le premier ministre Stephen Harper n'a pas tardé à féliciter l'écrivaine sur Twitter :

Dans un communiqué, le premier ministre déclare aussi que « Mme Munro est une géante de la littérature canadienne, et ce prix Nobel renforce davantage la place que le Canada occupe dans les rangs des pays qui ont chez eux les meilleurs écrivains du monde ». Pour le chef conservateur, « l'ensemble de l'oeuvre exceptionnelle de Mme Munro et cet accomplissement monumental inciteront les écrivains canadiens de tous les niveaux à travailler pour atteindre l'excellence dans le domaine littéraire et à suivre leur passion pour l'écriture ».

Le gouverneur général du Canada, David Johnston, applaudit Alice Munro pour son prix Nobel : « La prouesse et le talent canadiens sont reconnus à l'échelle mondiale ».


La nouvelle a été reçue avec euphorie par nombre de ses pairs. Entre autres, l'autre grande auteure canadienne Margaret Atwood a crié « Hourra! » sur Twitter, et elle a affectueusement dit à Alice Munro de répondre à ses appels. D'ailleurs, même l'académie suédoise a eu du mal à la joindre pour lui annoncer qu'elle avait gagné le prix.

Margaret Atwood a aussi remarqué, dans une chronique à paraître dans le Guardian, que si cette reconnaissance sur le plan mondial a été si longue à venir, c'est notamment en raison de la forme d'écriture d'Alice Munro, la nouvelle : « Bien que beaucoup d'écrivains américains, britanniques et canadiens de premier ordre pratiquent cet exercice, il y a une tendance répandue, mais fausse de lier la longueur à l'importance ».

Mme Atwood relève que bien que « la grâce abonde » dans les textes d'Alice Munro, « elle est étrangement dissimulée : rien ne peut être prédit. Les émotions éclatent. Les idées préconçues s'effritent. Les surprises prolifèrent. L'étonnement surgit. Les actes malicieux peuvent avoir des conséquences positives. Le salut arrive quand il est le moins attendu, et sous une forme étrange. »

Quant à la réalisatrice Sarah Polley, elle raconte sur Twitter que l'écrivaine, en se levant jeudi matin, avait oublié qu'elle avait gagné le prix Nobel : « Si quelqu'un qui vient de gagner un Nobel a déjà dit ça, il ment! » Sarah Polley a adapté en 2007 une des nouvelles d'Alice Munro au grand écran. Ce film, Away from her, a d'ailleurs décroché deux nominations aux Oscars. Dans un autre tweet, Sara Polley fait remarquer que c'est une bonne chose qu'une personne qui ne cherche pas la gloire finisse tout de même par la connaître.

L'actrice américaine Mia Farrow a elle aussi salué l'annonce sur Twitter.

En entrevue à CBC, Douglas Gibson, l'éditeur de l'écrivaine depuis 1976, a souligné que ce prix est une reconnaissance de la place d'Alice Munro dans le monde de la littérature et de sa maîtrise de la nouvelle contemporaine. « C'est comme si tout le Canada avait gagné ce prix », a-t-il ajouté. Il explique que l'écrivaine a le don d'inscrire en filigrane la magie dans des histoires sur des gens ordinaires.

Pour le critique littéraire Robert Lévesque, en entrevue sur RDI, il s'agit là d'une excellente nouvelle :

« C'est un prix tout à fait mérité. Il y en a peut-être qui peuvent être contestés parfois, mais ce n'est pas le cas. Elle est au Canada, peut-être, la plus grande écrivaine. » — Robert Lévesque

Robert Lévesque dit de cette écrivaine qu'elle a une « approche très humaniste, très sensible sur des gens ordinaires, surtout des femmes, des femmes provinciales, de petits villages de l'Ontario ». Il ajoute qu'elle a « une délicatesse inouïe ».

Marie-Louise Arsenault, animatrice de Plus on est de fous, plus on lit, note qu'il est exceptionnel que l'académie suédoise choisisse le genre littéraire de la nouvelle :

« Le jury du Nobel a tenu à préciser qu'il récompensait non seulement la nouvelle, mais la modernité de la nouvelle. [...] Le genre de la nouvelle, c'est un genre très difficile à maîtriser. Alice Munro le fait de façon exceptionnelle, elle réussit à faire vivre des personnages [...], à les faire exister en très peu de mots, très peu de pages. C'est difficile, ça.  » — Marie-Louise Arsenault

« La Tchekhov canadienne »

« Certains critiques la considèrent comme la Tchekhov canadienne », écrit l'académie suédoise sur son site web.

« Munro est appréciée pour son art subtil de la nouvelle, empreint d'un style clair et de réalisme psychologique », indique-t-elle.

« Ses textes offrent souvent des descriptions d'événements de tous les jours, mais décisifs, sortes d'épiphanies, qui illuminent l'ensemble de l'histoire et laissent surgir en un éclair des questions existentielles », ajoute-t-elle.

« Ses histoires se déroulent généralement dans de petites villes, où le combat des gens pour une existence décente aboutit souvent à des problèmes relationnels et des conflits moraux - question qui est ancrée dans des différences de génération ou des projets de vie contradictoires », poursuit-elle.

Amoureuse de l'écriture dès l'adolescence

Elle a commencé à écrire des histoires dès l'adolescence, mais ce n'est qu'en 1968 qu'elle a publié son premier recueil de nouvelles. Sa dernière oeuvre, Dear Life, a été publiée en 2012.

En juin dernier, Alice Munro a déclaré au National Post qu'elle n'allait probablement plus écrire. Aujourd'hui, lorsque CBC lui a demandé si elle allait reconsidérer la chose, Mme Munro a répondu que non, car « je me fais vieille ».

Alice Munro est née le 10 juillet 1931 à Wingham, dans l'ouest de l'Ontario. Elle y a connu de près la société rurale. Elle ne déviera jamais de sa voie. « Je n'ai aucun autre talent, je ne suis pas intellectuelle et me débrouille mal comme maîtresse de maison. Donc, rien ne vient perturber ce que je fais », déclarait-elle dans une entrevue sur YouTube.

Elle entame des études de journalisme et d'anglais à l'Université de Western Ontario. C'est alors qu'elle rencontre James Munro. Elle l'épouse en 1951 et part avec lui pour Vancouver, en Colombie-Britannique. Le couple aura trois enfants. En 1963, ils s'installent non loin de là, à Victoria, et y ouvrent la librairie Munro's Books, devenue depuis célèbre au Canada et aux États-Unis.

Après son divorce en 1972, elle s'installe comme écrivaine résidente à l'Université de Western Ontario. En 1976, elle se remarie avec Gerald Fremlin, un géographe, avec qui elle vivra dans sa province d'origine. Elle publiera en moyenne un recueil de nouvelles tous les quatre ans. Son mari est décédé en avril dernier. Alice Munro vit aujourd'hui à Clinton, près des lieux de son enfance.

Avec les informations de CBC

Les 10 précédents lauréats du prix Nobel de littérature :

2012 : Mo Yan (Chine)
2011 : Tomas Tranströmer (Suède)
2010 : Mario Vargas Llosa (Pérou/Espagne)
2009 : Herta Müller (Allemagne)
2008 : Jean-Marie Gustave Le Clezio (France)
2007 : Doris Lessing (Grande-Bretagne)
2006 : Orhan Pamuk (Turquie)
2005 : Harold Pinter (Grande-Bretagne)
2004 : Elfriede Jelinek (Autriche)
2003 : J.M. Coetzee (Afrique du sud)

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