État du cinéma québécois : danger ou opportunité

Cinéma : une année grise

Le cinéma québécois a vécu une grosse panne en 2012. Les chiffres de l'année entreront dans les annales du cinéma québécois comme des chiffres faibles. Tout le monde s'entend sur les résultats décevants des films sortis en salle. Est-ce une crise? Une alarme pour repenser le cinéma québécois en cette ère de remise en question, de compressions budgétaires et d'avancées technologiques? Le cinéma québécois arrivera-t-il à se remettre en selle?

La pire année du cinéma québécois en 10 ans

Le président de la SODEC, François Macerola, souligne que le cinéma québécois n'est pas en crise même s'il avoue que les chiffres ne sont pas glorieux. « On ne peut pas dire que c'est une bonne année, on n'est pas heureux, c'est un creux de vague, mais c'est un cycle normal », avoue-t-il en entrevue.

Martin Bilodeau, rédacteur en chef de Médiafilm.ca, ne pense pas que le cinéma québécois est en crise. « On produit des films plus qu'on n'en a jamais produit. On est reconnu à l'international. Mais les gens comparent toujours avec les bonnes années. Je pense que c'est circonstanciel. Cette année, on n'a pas eu des films qui attirent un grand public. »

Pascale Dubé, porte-parole de Cinéac, explique que le cinéma américain a inondé le marché québécois et qu'il est difficile de les concurrencer. « Mais il faut se poser des questions. A-t-on négligé l'aspect box-office? Car c'est une bonne nouvelle que nos films s'exportent, mais ce n'est pas la France qui subventionne le cinéma québécois. Ce sont les contribuables canadiens et québécois et ce sont eux qui vont voir les films. »

De son côté, par voie de communiqué, l'Association des propriétaires de cinémas du Québec (APCQ) mentionne que même si on fait abstraction de la notion de cinéma d'auteur et de cinéma commercial, il n'en demeure pas moins que la cuvée de l'année 2012 relève plus du cinéma d'auteur que celui qu'on dit commercial. L'APCQ pense qu'il faudrait respecter une plus grande diversité dans les films produits et offrir une plus grande diversité dans les genres.

Pourquoi cette mauvaise année?

Le film Omertà, du réalisateur Luc Dionne Le film Omertà, du réalisateur Luc Dionne  Photo :  Alliance Vivafilms

Évidemment, les chiffres de cette année en terme d'assistance sont les plus bas depuis 10 ans. Si les chiffres sont incomplets pour 2012, le meilleur film québécois (sans compter Ésimésac et Les pee-wee 3D) est Omertà, avec 287 669 entrées. On est loin du million d'entrées et plus de La grande séduction en 2003, de Bon cop, bad cop en 2006 et de De père en flic en 2009. En fait, dans le palmarès des 50 films les plus populaires en salle depuis 1985, le numéro 1 de 2012 serait en 45e place, juste devant À vos marques... party!

Par ailleurs, le cinéma américain se plaint aussi d'une mauvaise année qui est cependant réparée par les sorties automnales de La saga Twilight : révélation - partie 2 et Skyfall, qui trônent au sommet des palmarès. Rien de semblable pour le cinéma québécois, les sorties d'Ésimésac au début de décembre et des Pee-wee 3D le 21 décembre ne permettront pas un rattrapage.

Ce n'est pas la première fois que le cinéma québécois connaît une mauvaise année, mais c'est la pire en 10 ans. Depuis les records de 2005, les résultats sont en dents de scie d'une année à l'autre.

Pourquoi un si mauvais résultat? « Une absence de commercialité dans certains films cette année, Imax, l'arrivée des films en 3D et en 4D, la popularité de la location des films en ligne, l'effet d'Internet qui fait qu'on est dans une période de changement. Le cinéma n'est pas à l'abri », pense François Macerola.

Ce dernier se demande aussi s'il ne faut pas repenser les films qui mettent l'emphase sur une seule vedette comme L'empire Bo$$é, qui est l'échec de l'année 2012 avec 20 430 entrées.

De son côté, Martin Bilodeau pense que le cinéma québécois manquait de joie de vivre et d'espoir cette année. En plus, les deux comédiens qui sont habituellement à l'affiche d'une comédie estivale, Patrick Huard et Michel Côté, s'affichaient dans le même film, Omertà. « On a raté le rendez-vous estival avec une bonne comédie,une tradition instaurée par La grande séduction, et en plus on a eu un bel été. L'an prochain, ça peut changer du tout au tout. »

Pascale Dubé énumère un ensemble de facteurs en plus de la forte concurrence américaine : la mise en marché, une offre inférieure aux années précédentes, un été trop beau. « Il est difficile de déterminer une seule raison, mais il faut se questionner. »

Remise en question?

lazhar Monsieur Lazhar, un succès autant critique que commercial.

François Macerola entend profiter de cette année désastreuse pour rencontrer les gens du milieu afin de faire le point. « Finalement, cette mauvaise année nous obligera à discuter, à nous remettre en question, c'est un mal pour un bien. Si un film avait fait 10 millions, on serait passé à côté d'une réflexion nécessaire. »

Pourrait-on retrouver une année 2005 avec des parts de marché de 18,2 % ou même atteindre les 20 %? « En 2005, c'était vraiment circonstanciel, une année sur les stéroïdes. Si le cinéma québécois se retrouve à 10 %, c'est une bonne année », pense Martin Bilodeau. Avec une prévision de Cinéac de 4,5 % en 2012, on est très loin du compte.

Martin Bilodeau rappelle qu'il n'y a pas de recette magique pour assurer le succès d'un film. Il est impossible de faire un film sur mesure pour qu'il soit populaire.

«  L'empire Bo$$é a été un bide total à côté d'un Monsieur Lahzar, qui a tiré profit du bouche à oreille. Les gens se sont recommandé d'aller voir Monsieur Lahzar. Un bon film, c'est quand les gens disent d'aller le voir.  » — Martin Bilodeau

Par exemple, il n'était pas prévu que des films comme La grande séduction, C.R.A.Z.Y., Incendies et Monsieur Lahzar soient des succès populaires. « Ils sont arrivés sur le champ gauche », souligne Martin Bilodeau.

Les comédiens vedettes des films ne sont pas nécessairement un ingrédient miracle pour assurer le succès d'un film. Guylaine Tremblay, une personnalité connue et aimée des Québécois, était à l'affiche du film de Catherine Martin Trois temps après la mort d'Anna. Le film n'a fait que 8314 entrées.

Les chiffres du cinéma québécois

Il y a plusieurs manières de comptabiliser les résultats des différents films. Il y a l'argent recueilli dans les cinémas, mais ces chiffres sont soumis à diverses variables, dont l'augmentation du prix des billets au fil des années. Les prix d'entrées plus élevés dans certains complexes de cinémas par rapport aux cinémas de quartier ou en région est aussi une variable. Finalement, les films présentés en 3D, en 4D et en Imax ont un prix d'entrée plus élevé que ceux présentés dans un format traditionnel.

Martin Bilodeau préfère comparer l'assistance des films. Le classement par recette n'avantage pas les films québécois. « Les films américains prennent beaucoup de place dans les salles, entre 70 à 75 %, et sont plus souvent en 3D », a-t-il constaté.

Un taux d'occupation supérieur pour le cinéma québécois

Quand on regarde les chiffres des taux d'occupation, on remarque que celui des films québécois est le plus élevé, de quelques points de plus que les populaires films américains. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation, souligne Claude Fortier, chargé de projet à la Direction des statistiques de la société du savoir et l'Observatoire de la culture et des communications du Québec de l'Institut de la statistique du Québec.

« Les films américains sont diffusés dans un plus grand nombre de salles, donc plus souvent l'après-midi, à des moments où le taux d'occupation est plus faible, et ces superproductions américaines sont diffusées dans les plus grandes salles, ce qui peut faire baisser le taux d'occupation : 20 personnes dans une salle de 100 donnent un taux d'occupation de 20 %, mais 40 dans une salle de 300 donnent un taux d'occupation de 13 %. »

Un texte et une recherche de Cécile Gladel.