Journaliste: DANIEL LESSARD  - mars 2004       

En déclencher ou pas

Dans ses pires cauchemars, Paul Martin n'avait jamais imaginé pareils débuts. Mi-novembre, quand il a été couronné, le premier ministre était déjà en campagne électorale virtuelle. Il rêvait déjà d'une grande victoire à la Mulroney, plus de 200 députés élus, la gloire, le pouvoir…enfin. Et à ceux qui lui recommandaient de prendre son temps, de laisser à Jean Chrétien le soin de fermer les dossiers difficiles comme les commandites, Paul Martin les repoussait, pressé de gouverner, convaincu qu'aucun problème de l'ancienne administration ne lui collerait à la peau.

Paul Martin

Ottawa, le 11 mars 2004 - Aujourd'hui, Paul Martin n'est plus convaincu de la pertinence de déclencher des élections dès le début avril. Pour la première fois, il doit jongler avec des scénarios de gouvernement minoritaire et même de défaite. Voilà pourquoi il est tenté d'attendre, de se donner quelques semaines de plus, histoire de bien mesurer la réaction des Canadiens au scandale des commandites, de savoir qui sera le chef de l'opposition et de mesurer les retombées du budget. Mais le dilemme est profond: s'il attend, il a l'air d'avoir peur; s'il plonge tout de suite, il a l'air de tenir pour acquis que les Canadiens lui ont pardonné le scandale des commandites avant même de connaître les résultats de toutes les enquêtes. Et les sondages, sans être carrément mauvais, sont loin de ce qu'ils étaient au début de l'année.

12 décembre 2003 : passation des pouvoirs à Ottawa

Ils sont nombreux à croire que Paul Martin a été l'artisan de son propre malheur, qu'il a grossi l'affaire des commandites et qu'au lieu d'éteindre le feu, il l'a rallumé. Nombreux à croire qu'il aurait dû imiter Jean Chrétien et laisser la GRC faire son travail. Pas d'enquête, pas d'excuse, pas de mea culpa. Mais Paul Martin a choisi la transparence absolue. Sa tournée «mad as hell» a renforcé dans la tête des Canadiens l'idée que ce scandale était le plus grand de l'histoire canadienne. Il a multiplié les sorties, mis tout le fardeau sur ses épaules plutôt que de le confier à quelques ministres influents. Il a incarné le scandale et attiré sur le Parti libéral, son parti, la colère des Canadiens. Paul Martin a-t-il été trop influencé par certains de ses collaborateurs qui vouent au régime Chrétien une haine quasi-mortelle? Ces collaborateurs qui ne se sont pas gênés pour souffler à l'oreille des journalistes que Jean Chrétien et les siens étaient responsables de cette façon archaïque de faire de la politique.

«Quebec bashing»

Car le pari de la transparence exigeait des résultats, du sang, diront les plus cyniques. Des têtes devaient rouler, des têtes associées de près au scandale, associées à Jean Chrétien et cet ancien régime qu'il fallait mettre au ban de la société. Toutes les victimes, d'Alfonso Gagliano à Jean Pelletier, ont été de très proches collaborateurs de Jean Chrétien. Et toutes les autres montrées du doigt le sont aussi, de Michel Vennat à André Ouellet. Il n'y aura pas de levée de boucliers des libéraux du Québec pour les défendre mais bon nombre de libéraux acceptent mal le sort qui est réservé à ces hommes publics. Ils ont la nette impression que Paul Martin procède à une purge, qu'il fait le grand ménage au sein du parti libéral.

Gilles Duceppe

Et toutes ces victimes sont des Québécois, ce qui ne manque pas de raviver les vieux réflexes, le retour au dénigrement du Québec, le «Quebec bashing». Un sondage Léger, Léger a démontré qu'un Canadien sur deux pense qu'il y a plus de favoritisme au Québec qu'ailleurs. Même un ministre du gouvernement Martin, Joe Comuzzi, a dû s'excuser pour avoir dénoncé «la façon québécoise» de faire de la politique. En bout de ligne, c'est le Bloc Québécois qui aura le plus profité du scandale. Un parti moribond quelques semaines plus tôt, le Bloc a repris de la vigueur et la tête dans les intentions de vote. Avec la forte concentration du vote bloquiste dans les comtés francophones, le rêve de Paul Martin de balayer le Québec, à la Trudeau, vient de s'évanouir. Et ces gains que les libéraux voulaient faire au Québec pour compenser les pertes en Ontario sont pas mal moins certains qu'ils ne l'étaient il y a un mois.

Et Sheila Copps…

Sheila Copps

Mais la division aurait été plus facile à éviter s'il n'y avait pas eu cette décision, tout aussi dommageable, d'ouvrir les assemblées d'investiture dans presque tous les comtés avec, souvent, des résultats désastreux. L'exemple de Sheila Copps est éloquent. Sa défaite aux mains du ministre des Transports, Toni Valeri, a frustré de nombreux libéraux. «Sheila Copps n'a pas commis de crime, elle n'a pas été mêlée au scandale des commandites, elle a juste eu l'audace d'affronter Paul Martin dans la course à la direction du Parti libéral et de rester dans la course jusqu'à la fin», disait un député. «Pas de pardon pour les infidèles!»

Mêmes défaites amères pour d'autres députés, certains qui comme Charles Caccia a servi son parti depuis plus d'un quart de siècle. Chaque fois qu'une Sheila Copps ou un Charles Caccia sont battus dans leur comté, des centaines de libéraux quittent le parti. Paul Martin a refusé de s'en mêler. «Des questions locales!», a-t-il dit. Mais encore là, plusieurs libéraux auraient souhaité que Paul Martin fasse preuve de leadership et comme le bon père de famille, s'assure que la grande famille libérale ne s'entredéchire pas sous ses yeux. «Qu'il ne s'en mêle pas, passe encore, mais qu'il laisse ses collaborateurs et partisans invectiver, intimider les partisans de Sheila Copps en a laissé plusieurs perplexes», dira un autre député.

Plus populaire que son parti

Les défis de Paul Martin sont nombreux. D'abord, déclencher des élections au bon moment. Une défaite ou même un gouvernement minoritaire auraient des effets très négatifs sur le reste de sa carrière. Deuxièmement, motiver les troupes, refaire l'unité, s'assurer que les libéraux frustrés ne resteront pas à la maison ou pire, qu'ils ne voteront pas pour l'opposition. Troisièmement : prendre ses distances du Parti libéral, convaincre les Canadiens de voter pour lui, de lui donner un premier mandat et d'oublier que «ses libéraux», Jean Chrétien en tête, ont gouverné le pays depuis 1993. Consolation s'il en est une : Paul Martin est plus populaire que son parti et par une bonne marge. Autre consolation : l'opposition n'offre pas encore d'alternative véritable à la population canadienne. Tout ça pèse lourdement dans la balance de Paul Martin avant de déclencher des élections générales.

Son nouveau lieutenant au Québec, Jean Lapierre, l'a souvent répété : «En politique, il y a deux mauvaises décisions : trop tôt ou trop tard». Décideur ultime de la date du déclenchement de la campagne électorale, Paul Martin doit parfois se sentir bien seul ces jours-ci dans son austère bureau de la colline parlementaire, à l'ombre de la Tour de la Paix.

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