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Les
gens savent bien que ce qui leur arrive est injuste. Ils voient
une minorité profiter des largesses de l’État
et mener un train de vie indécent, avec d’immenses
maisons et des voitures luxueuses. L’or, le diamant, le pétrole,
l’uranium, le cobalt et le coltan ne profitent qu’à
quelques-uns.
J’ai
souvent dû renoncer à réaliser des entrevues
dans des lieux publics. En nous voyant ranger l’équipement,
ces mêmes personnes s’approchaient et venaient nous
parler. Elles voulaient nous dire quoi dire au reste du monde.
La
maman était convaincue que Dieu nous envoyait chez elle,
et que désormais le monde pourrait comprendre, que tout allait
sûrement changer… |
Sylvain
Desjardins, correspondant de la radio de Radio-Canada à Montréal,
a séjourné en République démocratique
du Congo (RDC), en novembre et décembre de l’an dernier,
en compagnie de deux collègues de la radio anglaise de Radio-Canada,
Bruce Edwards et David McLauchlin. L’objectif de l’affectation
était de vérifier, sur place, les conclusions du rapport
d’un groupe d’experts de l’ONU sur le pillage
des ressources naturelles de la RDC par les pays voisins et des
compagnies étrangères. L’équipe voulait
aussi constater les effets, sur la population, de la guerre qui
déchire l’Est du pays, contrôlé par différentes
factions rivales. Sylvain a ramené de ce voyage une série
de reportages, qui seront diffusés à la Première
Chaîne de la radio de Radio-Canada, du 16 au 23 février,
dans le cadre des émissions Dimanche-Magazine et
Sans frontières.
Montréal,
le 14 février 2003 - Je retiens des centaines d’images
très fortes de ces quatre semaines en République Démocratique
du Congo. De Kinshasa à Bukavu, en passant par Kisangani,
Mbuji Mayi et Lubumbashi, ce sont celles de la pauvreté et
de la misère qui me restent le plus fortement imprégnées
en tête. Cela va de soi. Des jeunes filles violées
et battues par des miliciens, des enfants indigents abandonnés,
des personnes handicapées qui se traînent dans la boue,
des blessés de guerre, des familles décimées
par le choléra, la malaria et la dysenterie. Un concentré
de misère humaine. Ça ne s’oublie pas.
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Le
fleuve Congo à Kisangani |
Mais
bizarrement, ce ne sont pas des visages tristes et démolis
qui accompagnent ces souvenirs. Je retiens des regards de feu, des
sourires flamboyants, une détermination, aucune résignation.
Les regards fiers de Mosa Salam et de sa fille, qui habitent dans
une ancienne écurie insalubre, devenue le quartier des veuves
de Bukavu. La maman était convaincue que Dieu nous envoyait
chez elle, et que désormais le monde pourrait comprendre,
que tout allait sûrement changer…
L’assurance tranquille d’Eugène et Augustin,
deux jeunes ingénieurs d’État qui n’ont
pas été payés depuis 6 mois, et qui à
eux deux, sont pères de 10 enfants. Ils multiplient les boulots
et marchandent leur expertise avec tous les étrangers présents.
Il sont le reflet de ce nouveau Congo, celui de jeunes entrepreneurs
qui n’ont rien d’autre que leur imagination pour s’en
sortir. Ils fondent des micro-entreprises, recyclent du minerai,
trouvent des débouchés dans les pays voisins…
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Une
rue de Kisangani |
Et
la population en général, méfiante mais dégourdie,
qui nous accostait constamment pendant nos sorties. À la
vue d’un micro ou d’une caméra, tout le monde
se mettait à crier, à nous invectiver. J’ai
souvent dû renoncer à réaliser des entrevues
dans des lieux publics. En nous voyant ranger l’équipement,
ces mêmes personnes s’approchaient et venaient nous
parler. Elles voulaient nous dire quoi dire au reste du monde. Elles
ne voulaient pas être utilisées, elles souhaitaient
d’abord dénoncer les responsables locaux, le gouvernement,
l’opposition armée, les pays étrangers...
« Le Parlement Debout »
On m’a plus tard expliqué que la population congolaise
avait cultivé une énorme méfiance envers les
étrangers, peut-être surtout les journalistes, depuis
l’époque Mobutu. Le Maréchal dictateur a été
si souvent dépeint comme un tyran corrompu - ce qu’il
était - que c’est tout le pays qui a été
discrédité, selon eux.
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Et
ils connaissent leur pays. Il savent que leur sous-sol regorge de
richesses, d’or de diamants et d’autres minerais précieux
et convoités. Ils voient bien que tout va de travers, que
les routes sont impraticables, que le pays est à l’abandon.
Devant cette situation, les Congolais sont tout, sauf résignés.
Ils militent, créent des associations, organisent des manifestations,
revendiquent. 80 % de la population est illettrée, mais la
minorité informée fait cheminer l’information.
Le bouche à oreille est d’une efficacité redoutable
dans ce pays.
Une scène résume cela : la lecture publique des journaux.
Ils appellent cela « Le Parlement Debout ». Les journaux
sont étalés par terre, page par page, sur le bord
de la rue, et sont retenus par des pierres. Ceux qui savent lire
sont debout et lisent à voix haute. De petits groupes de
curieux massés autour d’eux multiplient les questions
et les impressions. S’ensuivent des discussions politiques
interminables.
Ici, Radio Okapi
La radio joue aussi évidemment un rôle crucial. La
Radio Nationale est perçue à juste titre comme un
outil de propagande, alors les Congolais mettent sur pied de petites
radios communautaires, qui sont régulièrement cadenassées
par les autorités en territoire rebelle. Depuis un an, un
nouveau réseau de neuf stations a été mis sur
pied par l’ONU et la Fondation suisse Hirondelle. La radio
Okapi connaît un succès populaire énorme parce
qu’elle transmet l’information dans toutes les zones
du pays, mais aussi parce que tous les animateurs et journalistes
sont exclusivement congolais. Le public ne supporterait pas que
des étrangers viennent s’emparer des ondes dans leur
propre pays!
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Résultat
: les gens savent bien que ce qui leur arrive est injuste. Ils voient
une minorité profiter des largesses de l’État
et mener un train de vie indécent, avec d’immenses
maisons et des voitures luxueuses. L’or, le diamant, le pétrole,
l’uranium, le cobalt et le coltan ne profitent qu’à
quelques-uns.
À Kisangani, dans la province orientale, l’université
fonctionne toujours. On peut voir le matin des centaines d’étudiants
se masser devant l’entrée de quelques pavillons en
ruines, fenêtres brisées et murs décrépits.
On dirait un parc industriel abandonné. Pourtant, on parle
fièrement du fait que malgré les guerres qui se sont
multipliées, les combats qui ont eu lieu en plein milieu
de cette ville, il y a quelques mois à peine, on arrive tout
de même à donner des cours de comptabilité et
de médecine!
Le Congo est surtout un pays de contrastes. Et d’une grande
beauté. La forêt luxuriante, la flore spectaculaire,
multicolore.
À Bukavu, au bord du lac Kivu, le matin, les milliers de
chants d’oiseaux vous tirent du lit…puis, s’y
mêle celui des pêcheurs qui sifflent et chantent à
plein poumons. À bord de leurs pirogues, ces survivants demandent
à Dieu de leur donner du poisson, mais aussi des dirigeants
qui ont du cœur.
Le Congo est, incontestablement, un pays riche et cela il le doit
à son sous-sol, à sa faune et à sa flore, mais
peut-être surtout à sa population pauvre.
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Le
mausolée de Laurent Désiré Kabila à
Kinshasa |
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