Assez vieux pour conduire, assez vieux pour voter?

Florence Meney
Radio-Canada
Des étudiants de l'UQAR Des étudiants de l'UQAR

À quel âge un citoyen doit-il commencer à jouir du droit de participer à la vie politique en exprimant son choix dans l'urne? Ce droit doit-il être entier dès seize ans, ou modulé selon le scrutin?

À cet âge, possède-t-on la maturité nécessaire pour contribuer à choisir les élus? Le sujet n'est pas neuf. Il revient périodiquement dans l'actualité, et pas uniquement au Canada. Dans le monde, peu de pays accordent le droit de vote aux citoyens de moins de 18 ans, l'âge habituel de la majorité. L'Autriche fait en ce sens figure d'exception, du moins au sein de la Communauté européenne. Au Québec, l'idée du vote dès 16 ans a refait surface récemment quand la première ministre Pauline Marois a dit s'intéresser à l'initiative de l'Écosse d'ouvrir le vote en vue d'un référendum aux adolescents de 16 et 17 ans.

Un bureau de vote dans le district de Charlesbourg Un bureau de vote dans le district de Charlesbourg

Rappelons que l'an dernier, les militants du Parti québécois se sont prononcés en faveur du droit de vote pour toutes les personnes de 16 ans et plus. La mesure n'a pas cependant pas été retenue dans la plateforme du parti pour la dernière campagne électorale, mais elle continue de faire partie des positions officielles de la formation politique.

En février 2012, le député péquiste Stéphane Bergeron (aujourd'hui ministre) déclarait : Je pense [...] que l'idée selon laquelle nous devrions octroyer le droit de vote à nos concitoyennes et concitoyens de 16 et 17 ans mérite d'être sérieusement considérée.

L'âge du droit de vote est loin de faire consensus. Pour certains, vouloir le modifier est faire preuve d'électoralisme de bas étage. Pour d'autres, il s'agit de la voie de l'avenir dans un monde où les adolescents ont de plus en plus le pouvoir d'influer sur leur propre existence. Afin d'examiner les arguments pour et contre l'abaissement de l'âge du droit de vote et pour tenter d'en jauger les mérites, Radio-Canada.ca a parlé avec plusieurs politologues qui se sont intéressés à la question.

Bureau de scrutin

Parmi eux, Bernard Fournier, un expert québécois actuellement chercheur à la Vrije Universiteit de Bruxelles et Professeur invité à la Haute École de la province de Liège. Auteur de plusieurs études sur le sujet, tant au Canada qu'à l'étranger, il a récemment tenu une journée de discussion sur la question avec un échantillon de 100 jeunes de 15 à 21 ans, tenue en 2009 à Liège. Ces rencontres, encadrées par des hommes et des femmes politiques ainsi que des chercheurs, ont permis de dégager une série d'arguments pour et contre le vote à 16 ans. Le tableau ci-dessous les reprend de façon exhaustive.

Regard sur les résultats

Globalement, il émerge de ces discussions que les jeunes eux-mêmes présentent une réticence marquée face au projet de vote à 16 ans. Beaucoup semblent craindre que le gain du droit de vote ne s'accompagne de l'abaissement de la majorité pénale à 16 ans. Les participants ont souligné que le seul pays européen à avoir généralisé le vote à 16 ans est aussi un pays marqué par la force des mouvements d'extrême droite (l'Autriche). Le manque de connaissances et de maturité politique a aussi été souligné au cours de cette rencontre comme un argument majeur contre le droit de vote dès 16 ans.

Déjà, dans des études antérieures menées conjointement avec d'autres chercheurs, Bernard Fournier avait pu constater que les jeunes de 16 à 18 ans étaient eux-mêmes majoritairement opposés à l'abaissement de l'âge du droit de vote.

Et pour citer un extrait de ces recherches menées en 1990 et 1998, « en accord avec les idées reçues sur le rapport plus distant des jeunes filles à la politique, le refus apparaît nettement plus prononcé chez les filles ».

Les chercheurs avaient alors constaté que le facteur qui déterminait le plus l'appui ou l'opposition à l'abaissement de l'âge du vote chez les jeunes du secondaire était le fait de se sentir proche ou non d'un parti politique. Plus un jeune était teinté sur le plan idéologique, plus il se prononçait en faveur du vote à 16 ans. Autre facteur déterminant : le niveau de connaissance de la politique du milieu familial des jeunes interrogés.

Boîte de scrutin dans un bureau de vote au Québec

Stimuler le vote de jeunes ?

L'un des arguments les plus courants et a priori les plus porteurs en faveur d'un élargissement du droit de vote aux 16-18 ans est la volonté de stimuler la participation des jeunes citoyens aux élections. Le déclin du vote des jeunes adultes depuis les années 90 inquiète les observateurs, qui cherchent des moyens de mobiliser cet électorat.

Cette tendance lourde s'observe tant au niveau fédéral que provincial, au Canada, même si le dernier scrutin québécois a montré un regain d'intérêt des plus jeunes adultes.

S'il a baissé en 2012, le taux d'abstention au Québec a atteint plus de 40 % aux élections de 2008. Chez les jeunes de 18 à 24 ans, il est monté à plus de 60 % : à peine 36,15 % d'entre eux se sont déplacés pour voter. Quelles sont les causes et les conséquences de ce désintérêt pour le processus électoral? Lire à ce sujet : La faible participation des jeunes, un enjeu pour l'avenir

Mais abaisser l'âge du vote est-il une manière efficace de mobiliser le jeune électorat ?

François Gelineau, titulaire de la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires au département de science politique de l'Université Laval, s'attache à étudier la question du vote des jeunes au Québec. Il n'est pas convaincu que la mobilisation des jeunes électeurs passe par la baisse de l'âge légal du vote, au contraire. Il note que sur un plan strictement chronologique, le déclin du taux de participation des jeunes dans les démocraties occidentales a coïncidé avec la baisse de l'âge du vote de 21 à 18 ans. Sans doute, dit-il, est-ce parce qu'un jeune de 18 ans (et a fortiori de 16 ans), n'est pas encore pleinement socialisé dans l'espace politique : « Il habite encore souvent chez ses parents, ne paye pas encore d'hypothèque, il ne se sent pas pleinement concerné ». Il lui semble donc illusoire de compter relancer le vote des jeunes par une telle démarche. Par contre, il concède qu'en terme de stricte représentation démographique, abaisser l'âge du vote pourrait aider les jeunes à être mieux représentés, dans un système qui penche encore actuellement beaucoup en faveur des baby-boomers.

La connaissance de la chose politique, un facteur essentiel à la participation

En 2003, une publication du Directeur général des élections du Canada se penchait déjà sur cette question. Parmi les constats dressés, celui que, chez les jeunes, un élément fondamental déterminant la participation ou le désintérêt par rapport au vote semble être le niveau d'éducation politique.

Ainsi, les connaissances en politique sont un facteur critique, sinon le facteur critique, sous-jacent à la différence de participation entre les cohortes de jeunes. Le document du DGEC (2003), Perspectives électorales, concluait que « puisque les connaissances influencent fortement la participation électorale des cohortes de jeunes, on pourrait la faire augmenter sensiblement grâce à une éducation politique accrue. »

Si l'on en croit ces conclusions, pour se révéler un incitatif efficace au vote chez les jeunes, l'abaissement de l'âge minimal devrait ainsi s'accompagner de mesures d'éveil à la chose politique et citoyenne.

En résumé et en appui à ce qui vient d'être énoncé, on peut de nouveau citer le chercheur Bernard Fournier, qui indiquait dans l'une de ses études que chez les jeunes, l'engagement politique a toujours été le fait d'une minorité, une tendance qui semble se confirmer avec le temps. Sur son récent blogue publié dans le sillage du regain d'intérêt au Québec sur la question, le chercheur déclare qu'il apparaît évident que l'adoption d'une mesure abaissant l'âge du vote à 16 ans doit être prise avec prudence, et surtout se tenir loin d'un simple calcul électoral. Aussi et surtout, « dans les conditions actuelles [une telle mesure] devrait se faire en encourageant aussi une série d'activités de conscientisation dans les écoles, par exemple ».

Le droit de vote à 16 ans dans le monde
Dans l'Union européenne, l'Autriche est le seul pays qui autorise le vote dès 16 ans.
En novembre dernier, l'Argentine a elle aussi abaissé l'âge du droit de vote de 18 à 16 ans.
Ailleurs dans le monde, le Brésil, Cuba, l'Équateur et le Nicaragua permettent actuellement aux jeunes de voter dès 16 ans.
D'autres pays accordent leur droit de vote à partir de 17 ans. Il s'agit du Timor oriental, de l'Indonésie, de la Corée du Nord, des Seychelles et du Soudan.