Ian Davidson (à droite)
Le directeur général de l'information à Radio-Canada, Alain Saulnier, se dit préoccupé par l'enquête de la Sécurité publique sur la divulgation d'informations confidentielles aux médias dans le cadre de l'affaire Ian Davidson, un geste qui ouvrirait la porte à de graves abus, selon lui.
Il joint ainsi sa voix à celles du président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Brian Myles, et des partis d'opposition à Québec, qui ont vivement dénoncé plus tôt cette semaine la décision du ministre de la Sécurité publique Robert Dutil de demander à la Sûreté du Québec d'enquêter sur cette fuite d'information.
Dans une lettre envoyée jeudi au ministre Dutil, M. Saulnier écrit qu' « il est pour le moins douteux que le travail des journalistes, des nôtres en particulier, ait pu nuire à votre enquête entreprise depuis longtemps et dont le policier Davidson en connaissait même l'existence ».
M. Saulnier a rappelé le récent jugement de la Cour suprême du Canada sur la protection des sources journalistiques qui reconnaît aux journalistes le droit de diffuser des informations obtenues légalement auprès d'une source même si cette dernière a pu manquer à une obligation de confidentialité.
« Aujourd'hui, en acceptant sans la moindre réserve que la Sûreté du Québec investigue le travail des journalistes dans une affaire où de toute évidence ils n'ont fait qu'accomplir leur devoir, vous ouvrez potentiellement la porte à de graves abus », écrit-il.
« Nous n'avons fait que notre devoir en révélant les intentions maléfiques de M. Davidson (avec en passant l'aval du SPVM) et il serait déplorable qu'en retour l'enquête que vous avez autorisée ait pour conséquence d'entraver l'exercice légitime de notre mandat d'informer dans une société libre et démocratique », ajoute M. Saulnier.
Le gouvernement est une « courroie de transmission », plaide Dutil
Le ministre Dutil soutient qu'il n'avait pas le choix de demander à la Sûreté du Québec d'enquêter sur la divulgation d'informations confidentielles aux médias dans le cadre de l'affaire Ian Davidson.
« Ce n'est pas le ministre qui la demande [l'enquête]. Je suis la courroie de transmission du DPCP [ Directeur des poursuites criminelles et pénales », a fait valoir le ministre Dutil, lors d'un point de presse impromptu donné en marge du caucus libéral, à Victoriaville.
« Dans la loi, il est prévu que c'est comme ça que ça procède : si le Directeur des poursuites criminelles et pénales veut que se tienne une enquête - c'est son droit, il est indépendant, il peut le faire -, il le demande au ministre de la Sécurité publique ».
« Moi, je pense que le ministre de la Sécurité publique, dans le cadre de la loi actuelle, ne peut pas s'opposer véritablement à une demande du DPCP », a ajouté Robert Dutil.
« J'essaie de voir la raison qui pourrait me justifier de dire non au DPCP, je pense que je serais critiqué encore plus virulemment si je disais non », soutient-il, en démentant toute « politisation des enquêtes ».
Le ministre refuse par ailleurs de confirmer que les journalistes ne feront pas l'objet d'écoutes électroniques. « La loi va s'appliquer comme elle s'applique dans toutes les enquêtes. Le ministre de la Sécurité publique [...] laisse les enquêteurs enquêter selon les lois qui les gouvernent. »
Lorsqu'on lui dit que les fuites policières s'expliquent souvent par des frustrations devant la façon dont un dossier est mené, Robert Dutil rétorque : « Ça ne donne autorité à personne de ne pas respecter la loi. »
En conférence de presse vendredi, le premier ministre Jean Charest s'est lui aussi voulu rassurant.
« Le but de l'enquête ne vise pas les journalistes, ni à restreindre d'aucune façon la liberté de la presse », a-t-il assuré. « Ça vise les activités policières ».
Reprenant les propos du ministre de la Sécurité publique, M. Charest a soutenu que l'enquête « n'a pas été initiée par le politique ». Le ministre Dutil n'a fait qu'« accéder à la demande du DPCP », qui est « indépendant du gouvernement », a-t-il martelé.
Une manoeuvre d'intimidation, dénonce la CAQ
« Est-ce qu'on a besoin d'un ministre de la Sécurité publique ou seulement d'un Directeur des poursuites criminelles et pénales au Québec? C'est qui qui dirige? [...] Franchement! Le ministre doit prendre ses décisions lui-même », s'est insurgée la porte-parole de la Coalition avenir Québec en matière de sécurité publique, Sylvie Roy.
« Je pense qu'ils sont dans un état de panique parce que les journalistes les poussent à bouger et savent des choses, et ça les oblige à réagir devant l'opinion publique. Je pense que c'est une mesure d'intimidation face aux journalistes », a-t-elle affirmé.
Plus tôt dans la journée, le porte-parole du PQ en matière de sécurité publique, Bertrand Saint-Arnaud, a « vigoureusement » dénoncé la décision du ministre Dutil.
Le gouvernement, dit-il, devrait plutôt déclencher une enquête indépendante pour savoir comment le SPVM a géré cette affaire, qui soulève bel et bien des questions « sensibles et importantes ».
« Nous sommes renversés par cette décision. Pourquoi cette diversion? Est-ce qu'on a quelque chose à cacher? Qu'est-ce qu'il y a tant dans cette affaire Davidson qu'on ne souhaite pas que la population sache? », a-t-il lancé.
« C'est là-dessus que devrait porter l'enquête indépendante que nous réclamons depuis des semaines », martèle M. Saint-Arnaud. Le député péquiste suggère qu'un juge à la retraite pourrait diriger un tel exercice.
« C'est à se demander si sous les libéraux de Jean Charest, on est rendu dans une république de bananes, où on traque les informateurs des journalistes, où on intimide les gens qui parlent aux journalistes. C'est extrêmement grave », lance-t-il.
La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) « est extrêmement préoccupée par ce qui se passe », selon son président, Brian Myles, qui croit que les enquêteurs de la SQ pourraient « finir par tripoter dans les carnets de sources » des journalistes.