Fraude, pots-de-vin et trafic d'influence

Radio-Canada avec La Presse, Le Devoir et RueFrontenac.com

Journaliste: Manon Richard

Vue de Montréal  Photo :  Luc Lavigne

Il y a eu Montréal aux cent clochers, Montréal Ville ouverte, et maintenant, Montréal au parfum de scandales...

En juin dernier, même le magazine britannique The economist a senti les relents de la Ville. La publication, que l'on qualifie de bible des gens d'affaires, s'attardait notamment sur le scandale des compteurs d'eau.

Mais les écarts de conduite ne datent pas de l'été dernier. Depuis l'arrivée à la mairie de l'administration Tremblay, plusieurs acteurs de la scène municipale sont mêlés à un écheveau de trafic d'influence dont les protagonistes ont pour noms: Labonté, Trépanier, Accurso, SHDM, Fillion, Zampino, Catania, GENIeau...

La Sûreté du Québec fait d'ailleurs enquête dans cinq affaires. Une sixième, qui concerne des pots-de-vin dans l'arrondissement Saint-Laurent en 2004, impliquait le directeur général d'alors, Robert Fortin, et deux conseillers, Irving Grundman et René Dussault.

Mairie d'Outremont Mairie d'Outremont

En 2007, la Sûreté du Québec (SQ) enquête sur l'administration de l'ex-maire d'Outremont Stéphane Harbour. L'enquête examine le contrat conclu avec la firme d'ingénierie Dessau (aussi impliquée dans les compteurs d'eau), qui a élaboré le Centre intergénérationnel, dont le coût a été deux fois plus élevé que prévu.

En 2008, une enquête interne de la Ville met au jour une fraude de 8 millions de dollars aux services informatiques. Des irrégularités dans une douzaine de contrats mènent au congédiement du directeur général du service et de son adjoint, Gilles Parent et Joseph Hélal. Une enquête de la SQ est toujours en cours.

L'été dernier, c'est le maire qui a alerté la SQ lorsque l'entrepreneur Paul Sauvé a déclaré que la mafia lui réclamait 40 000 $ pour mener à bien son contrat de réfection du toit de l'hôtel de ville. L'argent était destiné à deux élus du parti Union Montréal.

Les deux autres enquêtes de la Sûreté du Québec portent sur le contrat des compteurs d'eau et les irrégularités dans la gestion de la Société d'habitation et de développement de Montréal (SHDM).

La SHDM

Terrains vendus au rabais par la SHDM Terrains vendus au rabais par la SHDM

À la SHDM, les premiers effluves se font sentir en 2008, à propos du Faubourg Contrecoeur. On apprend alors que le directeur général de la SHDM, Martial Fillion, signait des chèques de millions de dollars sans l'assentiment du conseil d'administration qui doit approuver toute dépense supérieure à 500 000 $.

Ces chèques, qui totalisaient plus de huit millions de dollars, étaient adressés à Construction Frank Catania, l'entreprise qui a acquis le terrain pour y construire 1800 logements dans l'est de l'île.

Construction Frank Catania a acheté le terrain pour 19 millions de dollars. Mais les coûts de décontamination de 11 millions, des études et certains coûts d'aménagement facturés par le promoteur, font en sorte que la Ville n'a fait aucun profit.

Gênée par ces informations, l'administration Tremblay a réclamé une enquête. Celle de la firme KPMG a mené à la résiliation du contrat de Martial Fillion. L'autre, menée par le vérificateur général d'alors, Michel Doyon, a révélé plusieurs irrégularités dans 20 transactions effectuées par la SHDM au cours des deux dernières années.

À titre d'exemple, des immeubles ont été vendus à un prix inférieur à leur valeur, sans appel d'offres ou sans autorisations. L'affaire est maintenant entre les mains de la police.

Du ciment et des compteurs d'eau

Construction Frank Catania est bien connue de la Ville. L'entreprise est l'une des mieux placées dans la liste des entrepreneurs qui obtiennent des contrats municipaux.

Sur la liste des firmes auxquelles la Ville octroie des contrats, on retrouve aussi le nom de Joe Borsellino à la tête de Construction Garnier, qui a offert un voyage en Italie au directeur de la réalisation des travaux à la Ville, Robert Marcil. Cette fois encore le maire Tremblay a demandé une enquête interne lorsqu'il a eu vent de l'affaire.

Toujours sur la liste des firmes qui vivent des infrastructures de la Ville, on retrouve le nom d'un autre entrepreneur dont les compagnies raflent une grande partie des contrats.

Il s'agit de Tony Accurso, un homme qui est aussi associé à la plupart des scandales qui éclaboussent l'administration municipale depuis plusieurs mois.

Tony Accurso Tony Accurso

Ce magnat de la construction s'est fait connaître du grand public par son immense yacht, le Touch, amarré aux Bahamas et sur lequel des leaders syndicaux et politiques ont séjourné.

C'est d'ailleurs sur ce bateau que l'ex-président du comité exécutif de la Ville, Frank Zampino, aurait profité du soleil pendant qu'à Montréal les appels d'offres étaient en cours pour obtenir le contrat des compteurs d'eau.

Ce contrat, le plus important consenti par la Ville, a été octroyé pour 355 millions de dollars à GENIeau. Il s'agit d'un consortium formé par l'entreprise Simard-Beaudry, qui appartient à Tony Accurso, et la firme d'ingénierie Dessau, un partenaire d'affaires de l'entrepreneur.

Dessau est par ailleurs la compagnie à l'origine de la construction du Centre intergénérationnel d'Outremont, dont le contrat fait l'objet d'une enquête de la SQ.

Le contrat des compteurs d'eau, lui, prévoyait l'installation et l'entretien, pour 15 ans, de 30 000 compteurs d'eau répartis dans les immeubles industriels, commerciaux et institutionnels. Il devait aussi mesurer la consommation d'eau pendant 25 ans.

Encore une fois gêné par les révélations des médias, le maire Tremblay demande au vérificateur Jacques Bergeron de faire enquête. Frank Zampino démissionne. Le maire a annulé le contrat pendant sa campagne électorale.

L'homme par qui le scandale arrive

Bateau de Tony Accurso Le bateau de Tony Accurso

Tony Accurso ne fait pas que dans les compteurs. S'il est souvent associé à Simard-Beaudry, il est aussi à la tête de Construction Louisbourg, de Gastier et d'Hyprescon, notamment. Il possède des restaurants, des bars, des salles de cinéma et des centres commerciaux.

Il fait des affaires partout au Québec, notamment à Roberval, à Sherbrooke et à Laval. Tony Accurso est propriétaire, avec le Fonds de solidarité FTQ, d'un terrain près de la station de métro Montmorency.

L'entrepreneur est connu de tous les partis politiques. Le premier ministre Jean Charest et l'ex-ministre péquiste Guy Chevrette admettent l'avoir rencontré. Mario Dumont aussi. Selon le Journal de Montréal, l'ex-chef de l'ADQ dit avoir rencontré Tony Accurso à plusieurs reprises, notamment lors d'un souper de financement au restaurant l'Onyx, dans le complexe Tops à Laval qui appartient à Monsieur Accurso. La facture, de 14 000 $, aurait été acquittée par le restaurateur. Mario Dumont dit ne pas savoir qui a payé l'adition.

Des amitiés particulières

Mais c'est sa relation avec le président de la FTQ Michel Arsenault qui a suscité le plus de questions, au cours des dernières semaines, lorsque Radio-Canada a révélé que Michel Arsenault avait séjourné sur le yacht de l'homme d'affaires.

Michel Arsenault, président de la FTQ Michel Arsenault, président de la FTQ  Photo :  PC/Jacques Boissinot

Le Fonds de solidarité de la FTQ a investi 114 millions de dollars dans les entreprises de Tony Accurso au cours des dernières années.

La Ville de Montréal profite aussi des bétonnières Accurso. Les sociétés apparentées à l'entrepreneur, comme Simard-Beaudry et Construction Louisbourg, ont récolté le plus grand nombre de contrats entre 2005 et 2009.

Les échafaudages des compagnies Accurso peuvent aussi donner un coup de pouce à la montée des politiciens.

Le dernier en lice, l'ancien chef de Vision Montréal et bras droit de Louise Harel, Benoit Labonté, a démissionné au cours des derniers jours après que des médias ont révélé qu'il avait eu de nombreux contacts téléphoniques, en 2009, avec Tony Accurso, qu'il niait connaître.

TVA a ensuite révélé qu'une dizaine d'entrepreneurs de la construction ont jeté quelque 200 000 $ dans la cagnotte de campagne de Benoît Labonté lorsqu'il briguait la direction de Vision Montréal.

Benoît Labonté Benoît Labonté

Ces dernières révélations ont incité Benoît Labonté à donner une longue entrevue à la journaliste Marie-Maude Denis.

Lors de cet entretien, Benoit Labonté soutient que le parti de Gérald Tremblay, Union Montréal, a établi des listes qui permettent de déterminer qui obtiendra des contrats de la Ville.

« Ensuite, dit Benoît Labonté, des gens du parti font le tour des entreprises pour récolter une ristourne de 3 % sur ces projets ou contrats, y compris dans le milieu culturel. »

Toujours selon M. Labonté, la personne qui effectuait cette « collecte » serait Bernard Trépanier, qui fut responsable du financement du parti de Gérald Tremblay entre 2004 et 2006.

Pas de répit pour le vérificateur

Après avoir enquêté sur la SHDM et sur le contrat des compteurs d'eau, le vérificateur s'intéresse maintenant à un autre contrat selon La Presse, celui de la téléphonie de la Ville, qui a changé de mains en 2008 passant de Bell à Telus.

Le bureau du vérificateur s'étonne que la soumission de Telus ait été deux fois moins élevée que celle de Bell qui assurait les services de la Ville depuis plusieurs années.

La Société de verdissement de Montréal a profité d'une aide de Telus, d'un million de dollars, au cours des deux dernières années.