MAURICE GODIN
Merci Monsieur Harper!
Michael Ignatieff a sûrement bien dormi mercredi soir dernier... ou peut-être a-t-il passé une nuit blanche à cause de la fébrilité qui l'agitait. À une semaine du début du congrès d'investiture et biennal du parti libéral, Stephen Harper lui a fait un cadeau inespéré: le Parlement canadien, rien de moins, et avec même l'appui de Gilles Duceppe reconnaîtra la nation québécoise!
Maurice Godin est correspondant de la radio de Radio-Canada à Ottawa. En 1975, il est devenu le premier correspondant parlementaire affecté à l'émission Présent.
Depuis que l'aile québécoise des libéraux fédéraux avait adopté une résolution semblable, la campagne Ignatieff s'embourbait. Il était le seul des 8 candidats à appuyer cette reconnaissance et ses adversaires ne se gênaient pas pour en profiter. Les réactions, particulièrement au Canada anglais, étaient telles que monsieur Ignatieff répétait inlassablement depuis plusieurs jours qu'il n'était pas l'instigateur de la résolution des libéraux fédéraux du Québec mais qu'elle émanait de « la base ».
Ce n'est pas pour rien qu'Ignatieff a été le seul candidat à se précipiter au micro dès le dépôt de la motion de Stephen Harper. Il savait que sa campagne prenait un nouvel envol. Et la suite lui a donné jusqu'à maintenant raison: les autres candidats, un par un, se sont ralliés à la motion des conservateurs. Et certains cherchent même à s'accrocher à cette nouvelle donne. Stéphane Dion, le seul Québécois dans la course, avait voté contre la résolution libérale de Montréal. Il dit maintenant que la motion des conservateurs va dans la même direction que sa solution de compromis où il se disait prêt à reconnaître la nation québécoise « au sens sociologique »!
Si tout ce débat semble maintenant donner un avantage à Ignatieff, le problème n'est cependant pas totalement réglé pour lui. En plus de la reconnaissance de la nation québécoise, la résolution libérale demandait de trouver des moyens « d'officialiser » cette reconnaissance. Il est probable qu'on tente maintenant de laisser tomber cette demande et d'invoquer l'appui unanime des partis politiques au Parlement. Et il faudra d'abord négocier avec les militants québécois qui ont présenté cette résolution. Mais vous pouvez compter sur les partisans de Michael Ignatieff pour tenter de convaincre les délégués tièdes que leur candidat a fait preuve de leadership et d'ouverture à l'égard du Québec.
Jean Lapierre déclarait cette semaine que les conservateurs avaient enlevé une épine dans le pied des libéraux. Aujourd'hui, Michael Ignatieff peut dire merci à M.Harper pour avoir desserré le frein à bras qui paralysait sa campagne.
DANIEL LESSARD
La notion de nation
Le Québec, une nation? Pour la majorité des Québécois francophones, il s'agit là d'une évidence. Pour le reste du Canada, c'est relancer un débat lancinant, avec ses relents de société distincte. Au Québec, un mélange d'opportunisme et d'instinct de survie a amené les libéraux à faire ce grand virage, inimaginable il y a quelques semaines encore. Et dans la foulée des libéraux, un autre virage plus inimaginable encore, celui de Stephen Harper.
Daniel Lessard
Quelles sont les motivations de Stephen Harper? Désir sincère de reconnaître que le Québec est une nation alors qu'il y a quelque mois encore, il soutenait que ce n'était que de la sémantique. Comment en est-il arrivé à la nation, lui qui rejetait si vigoureusement la société distincte? Lui qui a déjà appuyé le morcèlement d'un éventuel Québec indépendant. Calcul politique? En très grande partie.
S'il n'avait pas été forcé par le Bloc québécois de se prononcer la dessus, Stephen Harper n'aurait probablement pas déposé sa motion. En le faisant, un coup de poker fort bien joué, il se défait d'un piège et le retourne contre Gilles Duceppe, celui qui l'a tendu. Il marque des points au Québec et donne d'autres munitions à Jean Charest. La réaction hors Québec est parfois virulente, mais Stephen Harper fait le pari que ce sera passager.
Quant à Gilles Duceppe, à première vue, il a perdu la face. Le piège qu'il tendait à Stephen Harper et aux libéraux s'est retourné contre lui. Mais en bout de piste, Gilles Duceppe peut se féliciter d'avoir forcé Stephen Harper à s'impliquer clairement dans le débat. Certes, la nation n'est qu'un symbole qui ne donne pas de pouvoirs additionnels au Québec mais les symboles sont importants et Stephen Harper a été forcé de l'admettre. Et Gilles Duceppe, même en retard, aura compris qu'Il ne pouvait pas s'opposer à la motion du premier ministre.
Les libéraux du Québec, eux, avaient fait le pari que la reconnaissance du Québec comme nation leur permettrait de regagner le coeur des Québécois et faire oublier les commandites. Les partisans du « Québec, une nation » vous diront que Michael Ignatieff, celui qui a relancé le débat, est le mieux placé pour faire adopter cette résolution par les libéraux. Il n'a pas été impliqué dans les débats déchirants de Meech et de Charlottetown. Il était absent lors de toutes les « guéguerres » libérales sur la question. Michael Ignatieff, clament-ils, est donc seul capable d'imposer ce grand virage aux libéraux.
Par contre, ses adversaires qui se sont tous ralliés à la motion Harper, Stéphane Dion en tête, vous diront que Michael Ignatieff a été absent du Canada trop longtemps et qu'il ne réalise pas l'ampleur de la démarche qu'il entreprend. Car une fois la reconnaissance acquise, les pressions se feront fortes pour passer à l'étape suivante: l'enchâssement. Car reconnaître le Québec comme une nation sans l'enchâsser dans la Constitution relève du symbole et, comme le disait le chef bloquiste, Gilles Duceppe, aux Coulisses du pouvoir, un symbole qui n'est pas assorti de nouveaux pouvoirs pour le Québec est une coquille vide. Et même les libéraux les moins lucides vous diront que faire enchâsser la notion dans la Constitution relève de l'impossible.
Il n'y a aucun appétit pour ce genre de débat dans le reste du Canada. Des premiers ministres provinciaux comme Gary Doer du Manitoba et Lorne Calvett de la Saskatchewan l'ont dit clairement. La réélection d'un gouvernement souverainiste à Québec pourrait les forcer à s'y arrêter un peu plus longtemps. Mais ne pensez surtout pas à une autre grand-messe à la Meech, les politiciens du reste du Canada n'ont pas encore retrouvé la foi constitutionnelle.