Le Québec, une nation? Pour la majorité des Québécois francophones, il s'agit là d'une évidence. Pour le reste du Canada, c'est relancer un débat lancinant, avec ses relents de société distincte. Au Québec, un mélange d'opportunisme et d'instinct de survie a amené les libéraux à faire ce grand virage, inimaginable il y a quelques semaines encore. Et dans la foulée des libéraux, un autre virage plus inimaginable encore, celui de Stephen Harper.
Daniel Lessard
Quelles sont les motivations de Stephen Harper? Désir sincère de reconnaître que le Québec est une nation alors qu'il y a quelque mois encore, il soutenait que ce n'était que de la sémantique. Comment en est-il arrivé à la nation, lui qui rejetait si vigoureusement la société distincte? Lui qui a déjà appuyé le morcèlement d'un éventuel Québec indépendant. Calcul politique? En très grande partie.
S'il n'avait pas été forcé par le Bloc québécois de se prononcer la dessus, Stephen Harper n'aurait probablement pas déposé sa motion. En le faisant, un coup de poker fort bien joué, il se défait d'un piège et le retourne contre Gilles Duceppe, celui qui l'a tendu. Il marque des points au Québec et donne d'autres munitions à Jean Charest. La réaction hors Québec est parfois virulente, mais Stephen Harper fait le pari que ce sera passager.
Quant à Gilles Duceppe, à première vue, il a perdu la face. Le piège qu'il tendait à Stephen Harper et aux libéraux s'est retourné contre lui. Mais en bout de piste, Gilles Duceppe peut se féliciter d'avoir forcé Stephen Harper à s'impliquer clairement dans le débat. Certes, la nation n'est qu'un symbole qui ne donne pas de pouvoirs additionnels au Québec mais les symboles sont importants et Stephen Harper a été forcé de l'admettre. Et Gilles Duceppe, même en retard, aura compris qu'Il ne pouvait pas s'opposer à la motion du premier ministre.
Les libéraux du Québec, eux, avaient fait le pari que la reconnaissance du Québec comme nation leur permettrait de regagner le coeur des Québécois et faire oublier les commandites. Les partisans du « Québec, une nation » vous diront que Michael Ignatieff, celui qui a relancé le débat, est le mieux placé pour faire adopter cette résolution par les libéraux. Il n'a pas été impliqué dans les débats déchirants de Meech et de Charlottetown. Il était absent lors de toutes les « guéguerres » libérales sur la question. Michael Ignatieff, clament-ils, est donc seul capable d'imposer ce grand virage aux libéraux.
Par contre, ses adversaires qui se sont tous ralliés à la motion Harper, Stéphane Dion en tête, vous diront que Michael Ignatieff a été absent du Canada trop longtemps et qu'il ne réalise pas l'ampleur de la démarche qu'il entreprend. Car une fois la reconnaissance acquise, les pressions se feront fortes pour passer à l'étape suivante: l'enchâssement. Car reconnaître le Québec comme une nation sans l'enchâsser dans la Constitution relève du symbole et, comme le disait le chef bloquiste, Gilles Duceppe, aux Coulisses du pouvoir, un symbole qui n'est pas assorti de nouveaux pouvoirs pour le Québec est une coquille vide. Et même les libéraux les moins lucides vous diront que faire enchâsser la notion dans la Constitution relève de l'impossible.
Il n'y a aucun appétit pour ce genre de débat dans le reste du Canada. Des premiers ministres provinciaux comme Gary Doer du Manitoba et Lorne Calvett de la Saskatchewan l'ont dit clairement. La réélection d'un gouvernement souverainiste à Québec pourrait les forcer à s'y arrêter un peu plus longtemps. Mais ne pensez surtout pas à une autre grand-messe à la Meech, les politiciens du reste du Canada n'ont pas encore retrouvé la foi constitutionnelle.