Journaliste: Sophie-Hélène Lebeuf

Un ancien premier ministre néo-démocrate, un ex-progressiste-conservateur, le père de la loi sur la clarté référendaire, un universitaire ayant passé la moitié de sa vie à l'étranger, une femme d'affaires, un ex-gardien de but, un ministre ontarien démissionnaire, un vétéran de la politique fédérale au centre de controverses: voilà la brochette de candidats qui aspirent à prendre la tête du Parti libéral du Canada.

Douze candidats s'étaient lancés dans la course; quatre ont déclaré forfait. Avec huit candidats toujours en lice, les délégués auront tout de même l'embarras du choix. Certains candidats se démarquent toutefois. À l'issue du « super week-end » libéral consacré à l'élection des délégués libéraux, fin septembre-début octobre, la première période s'est terminée à l'avantage de l'universitaire Michel Ignatieff (résultats partiels mis à jour le 3 octobre). Celui-ci a récolté l'appui de près du tiers des délégués.
L'ancien premier ministre néo-démocrate de l'Ontario Bob Rae, le ministre démissionnaire ontarien Gerard Kennedy et l'ancien ministre Stéphane Dion se sont eux aussi hissés dans le peloton de tête, avec des appuis oscillant entre 17 % et 20 %.
Les quatre autres candidats ont obtenu moins de 5 % d'appuis, mais aucun n'a pour l'instant l'intention de se retirer de la course. Parmi eux, un autre transfuge tente sa chance: Scott Brison, qui avait tenté de prendre la tête du Parti progressiste-conservateur en 2003. Ken Dryden, mieux connu pour ses exploits sportifs, a lui aussi sauté dans l'arène, tout comme le vétéran au sein du parti Joe Volpe. Sur le lot, il y a également une nouvelle venue en politique: l'avocate et femme d'affaires Martha Hall Findlay.
À l'exception de deux candidats (le Québécois Stéphane Dion et le Néo-Écossais Scott Brison), tous viennent de l'Ontario. Plus encore, les six Ontariens en lice habitent dans la Ville Reine ou dans sa banlieue. Avant le désistement de M. Bevilacqua et de Mme Bennett, ils étaient huit. Un chroniqueur du Toronto Star a même parlé du Parti libéral de Toronto... Et il ne reste qu'une seule femme parmi les candidats.
Le grand débat d'idées?
Il s'agit de la première véritable course à la direction depuis une quinzaine d'années, puisqu'aucun des aspirants ne se pose en héritier naturel. On est loin de la course de 2003, qui avait davantage servi à couronner Paul Martin qu'à lancer un débat sur les enjeux.
« Si l'on réunissait dans la même pièce trois des candidats parmi les Ignatieff, Rae, Dion et Brison, on aurait le débat le plus intelligent de l'histoire moderne des courses à la direction au Canada », a prédit un chroniqueur du National Post, un quotidien qu'on ne peut pas accuser d'être prolibéral.
Plusieurs députés et militants libéraux aimeraient bien profiter de l'occasion pour procéder à un véritable brassage d'idées. Le protocole de Kyoto, le système de santé, le renouvellement du parti, les relations canado-américaines et la mission des troupes canadiennes en Afghanistan font partie des enjeux clés débattus tout au long de cette course de huit mois. Michael Ignatieff a même déclaré qu'il fallait « tuer [...] les vaches sacrées » du PLC.
Rompant avec les positions traditionnelles du parti, il reconnaît la nation québécoise et le déséquilibre fiscal, deux thèmes que l'aile québécoise du PLC a d'ailleurs appuyés en adoptant des résolutions en ce sens lors de son congrès, en octobre.
Si Michael Ignatieff semble avoir marqué des points, rien ne prouve que l'enthousiasme quant à ce changement de cap est partagé partout. « Hors Québec, les libéraux vous diront qu'ils adopteront la résolution au congrès de décembre, aussi longtemps que « la nation » reste un symbole et qu'on ne pense même pas à l'enchâsser dans la Constitution », estime Daniel Lessard dans sa chronique La notion de nation.
Dans sa chronique Le PLC l'admet, le déséquilibre fiscal existe! le journaliste Maurice Godin se demande pour sa part comment réagiront les Québécois devant ces importantes volte-face du PLC et s'ils comprendront « pourquoi les libéraux changent si soudainement et si radicalement leur discours ».
La première manche à Ignatieff
Exception faite des quelque 1200 délégués sans affiliation et ex officio (députés, sénateurs, etc.), qui ont une liberté de vote, les délégués seront tenus, lors du premier tour du congrès de décembre, de voter pour le candidat qu'ils ont soutenu lors de leur sélection.
Michel Ignatieff remportera donc le premier tour, même si les sondages réalisés auprès des libéraux peu avant l'élection des délégués suggéraient une chaude lutte entre lui et l'ancien ministre ontarien. Même si, aussi, certains observateurs ont cru voir un mouvement anti-Ignatieff. Ils en avaient notamment pour preuve que trois joueurs, Maurizio Bevilacqua, Carolyn Bennett et Hedy Fry, ont abandonné ce long marathon de plusieurs mois et accordé leur appui à Bob Rae.
Dans sa chronique Le défi de Bob Rae, le journaliste Maurice Godin note que les résultats de la super fin de semaine libérale relèguent maintenant celui-ci « au rang des poursuivants plutôt qu'au rang de ceux qu'on pourchasse... ».
Mais rien n'est joué pour la suite. L'opération séduction menée par les différents camps afin de rallier les délégués des autres candidats est donc bien amorcée...
Un parti à renouveler
L'élection de janvier dernier a renvoyé les députés libéraux sur les banquettes de l'opposition, mettant ainsi fin à un règne de 12 ans. En annonçant son départ, Paul Martin a amorcé un mouvement visant à renouveler le parti et à refaire son unité.
Force est d'admettre que le PLC a une pente importante à remonter. Le scandale des commandites a fait mal à la formation et a fait fondre ses appuis, particulièrement au Québec, où il n'a obtenu que 13 des 75 sièges.
Cette course à la direction est aussi l'occasion de tourner la page sur une décennie de guerre intestine entre les clans Martin et Chrétien. Dans une entrevue accordée à La Presse, le chef intérimaire de l'opposition officielle, Bill Graham, en a même parlé comme de « la fin du massacre de la Saint-Barthélemy, la fin des guerres de religion ».
Et les défis sont grands. Il faut notamment redonner une meilleure santé financière au parti, qui traîne une dette de 1,8 million de dollars.
Qui les libéraux choisiront-ils pour les relever?