Une course qui ne démarre pas

Les libéraux comptent désespérément sur cette course à la direction pour relancer le parti, pour faire le ménage dans leur grand livre d'idées et se donner une nouvelle crédibilité auprès des Canadiens. Un débat d'idées entre une dizaine de candidats. Quelle belle perspective! C'était compter sans Stephen Harper.

Daniel Lessard Daniel Lessard

Le premier ministre conservateur est en train d'imposer son ordre du jour aux libéraux: le déséquilibre fiscal, la place du Québec dans la fédération, les relations avec les États-Unis, l'Afghanistan: voilà les sujets de discussion qui alimenteront le débat libéral. Bien sûr, les candidats pourront se démarquer sur les questions reliées à l'environnement, mais sur le reste, Stephen Harper ne leur laisse que très peu de latitude. Les libéraux seront forcés de réagir plutôt que de définir de nouvelles politiques.

Le plus gros casse-tête des libéraux sera le déséquilibre fiscal. Si Stephen Harper règle le dossier, il va pratiquement assurer sa réélection et repousser d'autant le retour au pouvoir des libéraux. Au Québec en particulier, le règlement du déséquilibre fiscal pourrait faire du Parti conservateur le grand parti fédéraliste québécois.

Mais, de toute façon, comment les libéraux peuvent-ils régler le casse-tête du déséquilibre fiscal? Si les Bob Rae et Michael Ignatieff reconnaissent l'existence du déséquilibre fiscal et veulent le régler, d'autres comme Stéphane Dion soutiennent toujours que c'est une invention de quelques politiciens provinciaux, surtout du Québec.

Mais il n'y a pas que le Québec à satisfaire. Plusieurs candidats de Toronto, dont Ignatieff et Rae, ne peuvent pas ignorer non plus les demandes d'un autre libéral, le premier ministre de l'Ontario, Dalton McGuinty. Ce dernier en a assez que sa province soit la vache à lait du Canada. Il menace de faire avorter les négociations sur le déséquilibre, au grand dam du premier ministre Jean Charest, un libéral aussi.

Alors, si vous êtes candidat à la direction du parti des Trudeau et Chrétien, qui ont toujours refusé les accords particuliers pour le Québec, où vous situez-vous dans le débat? Plus près de Dalton McGuinty ou de Jean Charest? Faut-il préserver la base libérale solide en Ontario ou tenter de rebâtir un parti au Québec?

Du Québec à l'Afghanistan

Stephen Harper et Jean Charest signant l'entente sur l'UNESCO Stephen Harper et Jean Charest signant l'entente sur l'UNESCO

Au-delà du déséquilibre, c'est aussi la place du Québec dans la fédération qui est en cause. Stephen Harper ne veut pas rouvrir la Constitution, mais il veut amadouer le Québec. L'UNESCO et le déséquilibre fiscal: voilà les deux premiers jalons du dossier. Harper pense que ce sera suffisant pour aller chercher une majorité.

Les libéraux ne se font pas d'illusions, mais en même temps, ils n'ont pas beaucoup de munitions contre le premier ministre. Même si la place du Québec à l'UNESCO n'est qu'un symbole, c'est un symbole important que plusieurs libéraux rejettent sans le dire ouvertement. Certains candidats libéraux, comme Joe Volpe, n'aiment pas cette ouverture au Québec, non seulement parce qu'elle peut leur coûter cher sur le plan électoral, mais aussi parce qu'elle va directement à l'encontre des principes libéraux.

Un soldat canadien en Afghanistan

L'Afghanistan est l'autre pomme de discorde. Les libéraux sont à l'origine du déploiement de nos troupes en Afghanistan. Aujourd'hui, la moitié du caucus libéral s'y oppose, dont plusieurs candidats.

C'est vrai que Stephen Harper leur a tendu un piège en soumettant aux Communes la question du prolongement de la mission, mais le parti est-il faible au point de ne pas pouvoir l'éviter? Incapable de s'élever au-dessus de la mêlée au nom des intérêts supérieurs du Canada?

Si Harper a fait de la très petite politique, les libéraux devaient-ils répondre sur le même ton et renier leurs engagements passés? L'appui non équivoque de Michael Ignatieff et des députés qui le suivent va donner des munitions à ses adversaires, mais, comme en Afghanistan, c'est une bataille dangereuse qui fera plus de perdants que de gagnants.

... en passant par Kyoto

KYOTO

Là où les libéraux peuvent se démarquer de Stephen Harper, c'est sur l'environnement. À l'évidence, le gouvernement conservateur a de grosses hésitations quant à cet enjeu. Les mauvaises langues diraient même qu'il n'a aucune idée de la stratégie à adopter pour remplacer Kyoto. Mais les libéraux, Stéphane Dion en tête, sont vulnérables sur cette question.

Partisans féroces du protocole entré en vigueur l'an dernier, ils ont aussi permis que les émissions de gaz à effet de serre augmentent de 23 % depuis la ratification du traité, selon un rapport de l'ONU, et de 35 %, selon les conservateurs.

Tous les candidats à la direction du parti veulent se faire les champions de l'environnement, mais aucun d'entre eux n'a de solutions concrètes pour atteindre les objectifs du traité et encore moins pour les dépasser. Michael Ignatieff a même laissé entendre que Kyoto était un boulet au pied des libéraux pour ensuite corriger le tir, mais il devra sûrement répondre à de nombreuses questions de ses collègues candidats et des militants.

Bref, voilà une course à la direction qui démarre fort timidement. Les débats entre les candidats à compter de juin donneront peut-être un peu de lustre à cette course. Mais si les candidats continuent de jouer les gentils, se contentent de réagir au gouvernement Harper et ne font que répéter les positions libérales traditionnelles, il faudra remettre à plus tard le débat de fond, le remue-méninges qui aurait pu ébranler Stephen Harper.