Journaliste:Isabelle Maltais
Mise à jour le jeudi 14 juillet 2011 à 19 h 21 HAE
Un pont en attente d'une nouvelle structure
L'état du pont le plus achalandé au Canada inquiète ses utilisateurs. En décembre 2010, deux rapports d'experts remis à Transports Canada montraient que la dégradation du pont Champlain était telle qu'il pourrait s'écrouler. D'autres rapports avant eux avaient mis en évidence les dommages à la structure.
Faut-il réparer le pont Champlain ou tout bonnement le remplacer? Le débat fait rage de Montréal à Ottawa.
Accusé par l'opposition de manquer de transparence dans le dossier du pont Champlain, le gouvernement fédéral a fait volte-face en rendant publique, le 13 juillet dernier, une étude de préfaisabilité sur le remplacement de l'actuel pont Champlain, qui relie Montréal à la Rive-Sud.
L'étude propose plusieurs options, soit un pont avec des dépenses d'immobilisation de 1,3 milliard de dollars, ou un tunnel avec des dépenses d'immobilisation de 1,9 milliard de dollars. Elle prend soin de préciser que les coûts de l'entretien et de l'exploitation pour un tunnel seraient deux fois plus importants que pour un pont.
Les libéraux blâment les conservateurs de n'avoir rien fait depuis 2006. Ils demandent maintenant un engagement clair du gouvernement fédéral et comptent se rendre, dès l'automne, en commission parlementaire sur les transports pour tenir des audiences, convoquer des experts et faire pression sur Ottawa pour la construction d'un nouveau pont ou d'un tunnel.
Le maire de Montréal, Gérald Tremblay, se dit quant à lui en faveur de la construction d'une infrastructure payante si cela peut contribuer à dénouer l'impasse dans ce dossier.

Des études préoccupantes
En décembre 2010, la firme de génie Delcan concluait dans deux rapports remis au ministre fédéral des Transports que le pont présentait « de nombreuses déficiences, dont certaines sont très importantes, et que son maintien en service représente des risques qui ne peuvent être quantifiés, même en tenant compte du programme méthodique d'entretien, de réparation et d'inspection en cours ».
Les experts suggèrent alors de remplacer le pont le plus rapidement possible, tout en continuant les travaux actuels de réhabilitation. Malgré cela, le gouvernement ne bouge pas.
Il faut attendre que le journal La Presse rende les rapports publics en mars 2011 pour que le jour même, le gouvernement fédéral annonce que 158 millions de dollars sur trois ans seront consacrés exclusivement à la réfection et la sécurisation du corridor du pont Champlain. Ces sommes s'ajoutent aux 212 millions déjà consentis à un programme de réfection de 10 ans, en cours depuis 2009. Toutefois, la construction d'un nouveau pont n'est pas encore dans les plans.
Pourtant, les spécialistes de la firme Delcan écrivaient dans leur rapport que « parce que tous les travaux de réhabilitation qui seraient nécessaires pour solidifier le pont ne peuvent être menés en même temps, il y a et continuera d'y avoir des risques associés à l'utilisation de ce pont ».
Les experts s'y inquiètent de la solidité des chevêtres, des poutres de béton précontraint, des semelles, des piliers et même des fondations, ainsi que de la capacité du pont de soutenir de lourdes charges.
En fait, le rapport souligne qu'on peut observer sur les poutres de béton et les câbles d'acier qui assurent la stabilité et la solidité de l'ouvrage des détériorations avancées.
Les défaillances et les risques associés sont tels que le pont Champlain doit être remplacé par une nouvelle structure. [Il y a] un risque d'effondrement partiel du pont, ou même d'effondrement d'une travée.
Rapport de la firme Delcan
L'étude proposait un nouveau pont qui longerait le pont actuel, du côté est. Il aurait huit voies plutôt que six, dont deux pour le transport en commun, et des accotements pour les véhicules en panne.
Selon le directeur général de la Société des ponts Champlain et Jacques-Cartier, Glen Carlin, il faudrait environ 10 ans, dont trois ans de construction, pour compléter un projet de cette ampleur, à partir du moment où le gouvernement fédéral donnerait son autorisation. En conséquence, personne n'emprunterait le nouveau pont avant le début des années 2020.
Les rapports évaluaient aussi que les coûts de construction d'un nouveau pont pourraient atteindre les 6 milliards de dollars.
Le pont le plus achalandé au Canada
Chaque année, 59,4 millions de véhicules circulent sur le pont Champlain, et près de 160 000 véhicules le franchissent quotidiennement. En semaine, 400 autobus y transportent matin et soir 18 000 passagers.
À l'origine, il y avait un péage, qui a été aboli en 1990. D'une longueur d'environ 6 km, le pont Champlain compte six voies de circulation. Sa démolition coûterait à elle seule 155 millions de dollars, et s'échelonnerait sur près de trois ans.
Des dommages plus qu'importants
Pour arriver aux conclusions des rapports de mars 2011, les experts de la firme Delcan ont analysé les trois sections principales du pont, soit la partie centrale, une structure surélevée en acier qui traverse la voie maritime du Saint-Laurent, ainsi que les sections reliant la portion centrale à l'Île-des-Soeurs et à la Rive-Sud, fabriquées en béton précontraint.
Ce sont ces deux dernières sections qui posent problème, en raison de fissures, de la dégradation du béton et de la corrosion qui attaque les aciers de renforcement des piliers de soutien.
La section qui va de l'Île-des-Soeurs à la structure métallique, la plus longue portion du pont, serait dans un état de dégradation avancée. Tellement que la Société des ponts Jacques-Cartier et Champlain a demandé que des structures de soutien d'urgence soient fabriquées et installées à proximité du pont s'il advenait qu'une poutre défaille.
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Un trou découvert sur l'une des poutres du pont Champlain
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En fait, les poutres extérieures sont en si piteux état que les gestionnaires du pont ont songé un moment à les remplacer.
Après étude, cette possibilité s'est avérée impossible à réaliser parce que tous les éléments structuraux qui composent et soutiennent le pont sont interdépendants, de telle sorte que l'intégrité de l'ensemble de la structure pourrait être compromise par ces remplacements. De plus, il faudrait fermer le pont pendant des semaines.
Le rapport de la firme Delcan ne fait pas que mettre en lumière la détérioration du pont Champlain. Il souligne également qu'il pourrait être mis en danger par un fort tremblement de terre, une tornade ou un ouragan, car il n'a pas été conçu pour leur résister.
Des informations qui ne datent pas d'hier
Déjà en automne 2006, la firme d'ingénierie Genivar avait déposé une étude recommandant la construction d'un nouveau pont pour remplacer le pont Champlain en 2014-2016. La firme recommandait que les études de faisabilité ainsi que la première phase d'avant-projet soient entamées dès 2007. On disait qu'une décision rapide devait être prise.
Dans un rapport de novembre 2007, la firme Dessau affirmait de son côté que les structures montraient un état acceptable, mais que certains éléments étaient dans un état critique à médiocre.
Un autre rapport réalisé par la firme Oxand en 2008 soulignait l'urgence d'effectuer des travaux permettant de maintenir la sécurité du pont. Le rapport parlait de constituants du pont étant dans un état critique très élevé, dont des poutres situées sur le côté de l'eau. On avait d'ailleurs trouvé en mai 2007 un trou de 1 mètre sur l'une de ces poutres.
Une question de coût
La conception du pont Champlain a été sélectionnée parmi 28 scénarios, le plan ayant été choisi parce qu'il était le moins coûteux et qu'il était relativement simple à construire. Les contrats de construction du pont Champlain ont été attribués en juin 1959. Le pont a été inauguré à peine trois ans plus tard, en juin 1962.
Le fait qu'en 1959 on ne connaissait pas encore les propriétés corrosives des sels de déglaçage explique en grande partie les détériorations avancées qu'on observe aujourd'hui sur les poutres de béton et les câbles d'acier de l'ouvrage.
Comme personne n'a pensé à installer des gouttières avant 1994, le système de drainage du pont favorisait l'évacuation des eaux le long des poutres extérieures. L'eau salée a donc coulé sur les poutres pendant 35 ans. Les poutres et les piliers du pont sont donc considérablement affaiblis. Ils ne tiennent le coup que parce qu'on leur ajoute sans cesse de nouveaux renforcements.