Des révélations qui choquent

Un passeport canadien   © PC/Frank Gunn

Le reportage d'Enquête sur les consultants en immigration qui incitent leurs clients à tricher pour obtenir la citoyenneté fait réagir à Ottawa. L'opposition critique l'inaction du gouvernement.

Les révélations du reportage d'Enquête diffusé jeudi soir sur les immigrants qui, aidés de consultants peu scupuleux, trichent pour obtenir la citoyenneté a fait réagir à Ottawa. Les trois partis d'opposition ont dénoncé l'inaction du gouvernement.

Se disant au courant de la situation, le ministre de l'Immigration, Jason Kenney, a tenté de répondre aux critiques. Il a rétorqué que son ministère menait maintenant une campagne pour mettre en garde les immigrants contre les consultants illégaux.

Les immigrants qui se font conseiller doivent s'assurer que les consultants sont bel et bien reconnus légalement, dit-il.

L'efficacité de cette campagne reste à démontrer, puisque quatre des cinq conseillers démasqués par le reportage ne sont pas des consultants illégaux mais des membres en règle de la société canadienne des consultants en immigration.

Dans le reportage, ces conseillers disaient à leurs clients comment procéder pour prétexter résider au Canada alors qu'ils vivaient en fait dans leur pays d'origine.

En entrevue au réseau RDI, le ministre Kenney a ajouté qu'il n'y avait pas de solution magique au problème, ajoutant que la citoyenneté canadienne était très prisées en raison de sa bonne réputation à l'étranger.

Une enquête policière est menée sur ce dossier, a-t-il indiqué, et le gouvernement a même « créé un réseau international de spécialistes des fraudes en immigration ».

Jason Kenney a accordé une entrevue à RDI, le 18 septembre 2009. Jason Kenney en entrevue à RDI

La vérification des entrées et des sorties des immigrants du pays serait selon lui la façon la plus efficace de venir à bout du problème.

Il croit toutefois que des contraintes techniques la rendraient pratiquement impossible à appliquer. « Ce serait très cher et difficile à mettre en vigueur [...] à cause de la frontière avec les États-Unis. Nous ne voulons pas créer un deuxième point de vérification pour les Canadiens qui voyagent aux États-Unis », dit-il.

À Ottawa, la réponse du gouvernement n'a pas satisfait le chef bloquiste, Gilles Duceppe. Il déplore que le gouvernement Harper élude les questions de son parti, se demandant ce que les « conservateurs ont à cacher ».

« On leur demande [s']ils ont fait des représentations auprès du Liban. Pas de réponse. Est-ce que ça existe au Québec ou ailleurs? Pas de réponse. Est-ce que ça fait longtemps que vous connaissez ça? Pas de réponse », a-t-il dit à sa sortie de la Chambre des communes.

Québec est préoccupé

La ministre de l'Immigration du Québec, Yolande James, se dit préoccupée par les méthodes frauduleuses utilisées par certains immigrants pour obtenir la citoyenneté canadienne et tous les avantages qui y sont associés.

Selon elle, la situation est inacceptable. Elle affirme que le gouvernement du Québec a déjà pris des mesures pour mieux encadrer les firmes de consultants en immigration et elle souhaite une intervention d'Ottawa.

« M. Kenney a déjà exprimé sa volonté d'aller de l'avant. Il faut aussi faire les choses correctement, de façon efficace. J'ai eu l'opportunité de communiquer avec lui à quelques reprises, et j'ai l'intention d'être vigilante sur cette question-là sur le territoire du Québec », a-t-elle dit.

La Régie de l'assurance maladie du Québec a déjà mis en place des mesures pour contrer les fraudes dans l'utilisation des services publics de santé.

L'ambassadeur du Liban à Ottawa « surpris »

Massoud Maalouf L'ambassadeur libanais, Massoud Maalouf

Dans une entrevue accordée au Téléjournal, l'ambassadeur du Liban au Canada, Massoud Maalouf, a dit qu'il avait trouvé le « reportage intéressant et surprenant ».

« Le gouvernement du Liban, premièrement, je ne crois pas qu'il soit au courant », a-t-il soutenu, ajoutant que lui, personnellement, n'avait pas eu vent de la situation. « Je pourrais vous dire catégoriquement que le gouvernement du Liban ne se permettra jamais de faire quoi que ce soit qui lèse les lois canadiennes ».

Il a parlé de « cas d'individus », affirmant que ce n'était pas « généralisé ».

À l'issue du conflit israélo-libanais de 2006, bon nombre de Libanais sont repartis rapidement dans leur pays d'origine après avoir été rapatriés par le Canada. Cela aurait-il dû mettre la puce à l'oreille des autorités de Beyrouth? « Je ne crois pas que ce soit illégal pour une personne qui porte le passeport canadien d'aller vivre en-dehors du Canada », a-t-il répondu.

Assurant qu'il y avait des procédures rigoureuses aux douanes libanaises, il a soulevé l'hypothèse qu'il y avait peut-être « eu une connivence [...] avec un employé, un fonctionnaire, mais ce n'est pas la politique du gouvernement ».

Dans la communauté libanaise de Montréal, les révélations du reportage ont choqué, mais n'ont pas surpris outre mesure les personnes interrogées.

La « passe » du passeport

Jeudi, l'émission Enquête démontrait la relative facilité avec laquelle on peut usurper la citoyenneté canadienne. Selon la loi, un immigrant doit demeurer trois années consécutives au pays pour obtenir la citoyenneté canadienne.

En pratique, plusieurs immigrants contournent la loi: ils attendent de recevoir la nationalité canadienne dans leur pays d'origine, mais font tout pour donner l'illusion qu'ils vivent au Canada pendant les trois années réglementaires. Ils obtiennent ainsi les avantages d'être Canadiens et peuvent utiliser le passeport au besoin.

Pour y arriver, ils font souvent affaire avec des consultants en immigration qui connaissent tous les trucs pour frauder Immigration Canada. Munie d'une caméra cachée, une de nos collaboratrices a rencontré certains de ces consultants en utilisant une fausse identité.

« Si tu quittes comme ça sans laisser aucune trace ici, c'est facile pour Immigration Canada de conclure que tu n'es pas ici. Mieux vaut avoir un compte bancaire, ouvrir une petite entreprise et calculer tes impôts à chaque année », lui a conseillé l'un d'eux, ajoutant que le comptable « s'occupe[rait] du papier ».

Ces consultants demandent entre 3000 $ et 4000 $ pour aider les immigrants à obtenir le passeport canadien à distance. Un autre consultant offre même un service « VIP » visant à prendre le courrier à domicile, question de s'assurer que personne ne remarque l'absence de ses clients au pays.

Pour plus de détails rendez-vous sur le site de l'émission Enquête.