Débat de sociologues

Gérard Bouchard Gérard Bouchard   © PC/Ryan Remiorz

Les critiques formulées par le sociologue Gérard Bouchard envers ceux qui déforment les conclusions du rapport sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles suscitent de multiples réactions.

Les inquiétudes formulées par Gérard Bouchard dans une lettre ouverte aux journaux suscitent de multiples réactions chez les universitaires. Plusieurs continuent de critiquer ses arguments.

Dans sa lettre envoyée aux journaux, le coprésident de la commission créée par le gouvernement Charest pour faire la lumière sur ces enjeux se défend notamment de faire la promotion d'un « multiculturalisme à la Trudeau », comme l'en accusait le sociologue Guy Rocher la semaine dernière.

« Parce qu'il est une minorité culturelle en Amérique, le Québec doit, avec raison craindre la fragmentation, les cloisonnements (ou le « communautarisme ») et viser à l'intégration la plus étroite possible, d'où la nécessité de promouvoir les échanges entre citoyens d'origines culturelles différentes, dans le cadre de la nation québécoise. C'est le propre de l'interculturalisme. On induit donc le public en erreur en soutenant qu'il n'est qu'une forme déguisée de multiculturalisme dans la tradition de Pierre Elliott Trudeau », écrit-il.

Ce plaidoyer ne convainc guère le sociologue Joseph-Yvon Thériault de l'Université d'Ottawa. « Il dit simplement: "on propose l'interculturalisme" dans son rapport. [...] Ce qui est vrai. Ce qu'on lui reproche, ce n'est pas de proposer l'interculturalisme, c'est de faire de l'interculturalisme quelque chose qui n'est que la copie conforme du multiculturalisme. »

Interculturalisme et multiculturalismeVoici les définitions des concepts d'interculturalisme et de multiculturalisme, tel que définis dans le rapport final de la Commission Bouchard-Taylor:

Interculturalisme: Politique ou modèle préconisant des rapports harmonieux entre cultures, fondés sur l'échange intensif et axés sur un mode d'intégration qui ne cherche pas à abolir les différences tout en favorisant la formation d'une identité commune.

Multiculturalisme: Dans son acception la plus courante, système axé sur le respect et la promotion de la diversité ethnique dans une société. Peut conduire à l'idée que l'identité commune d'une société se définit exclusivement par référence à des principes politiques plutôt qu'à une culture, une ethnicité ou une histoire.

Le sociologue Jacques Beauchemin de l'Université du Québec à Montréal, qui a fait partie du comité-conseil de la Commission Bouchard-Taylor, se montre également critique envers M. Bouchard qui, dans sa lettre, dit avoir été montré du doigt pour ne pas avoir « veillé, en [sa] qualité de coprésident, aux intérêts du groupe majoritaire dont [il] est issu ».

« Que dit le rapport? Quelle est l'interprétation légitime qu'on peut en tirer? Voilà la véritable question! En ça en est une autre de savoir si les uns et les autres ont plus ou moins trahi la cause à laquelle ils se rattachent. C'est une chose, à mon avis, relativement secondaire. On est en face de quelque chose que nous devons analyser. »

Dans les pages du quotidien Le Devoir, mardi, M. Beauchemin a soutenu que M. Bouchard « transforme l'objet d'une controverse en malentendu et accuse ses critiques de mécompréhension ou de tirer une interprétation erronée de sa pensée. Autrement dit, M. Bouchard a peine à admettre qu'il s'agit en réalité de désaccords ».

Pour sa part, le politologue François Rocher de l'Université d'Ottawa accueille plutôt favorablement la sortie de M. Bouchard. Il espère qu'elle contribuera à relancer le débat sur de nouvelles bases, en revenant au rapport lui-même plutôt qu'aux innombrables commentaires qui ont accueilli sa publication.

M. Rocher ne croit pas, comme d'autres, que le rôle prépondérant de la majorité francophone ait été évacué du rapport. Il croit toutefois que MM. Bouchard et Charles Taylor ont été malhabiles en préconisant de remplacer l'expression « Québécois de souche » par « Québécois d'origine canadienne-française ».

« En insistant sur le vocable de Canadien-français, et en le présentant comme neutre, ça donne, dans le fond, prise à la critique. Ça donne prise aussi à la suspicion d'un retour en arrière à quelque chose qu'on pensait avoir évacué », fait valoir le politologue.

Réactions à Québec

Benoît Pelletier, ministre québécois, ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes Le ministre Benoît Pelletier

À Québec, le ministre des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier, est demeuré circonspect dans ses commentaires. Il a estimé que Gérard Bouchard avait seulement voulu rappeler la pertinence de l'interculturalisme.

« Il voulait dire que si on défend l'interculturalisme, on ne renonce pas pour autant à la culture majoritaire. Au contraire, la culture majoritaire fait partie intégrante de l'interculturalisme », a expliqué le ministre Pelletier.

Pour sa part, la chef du Parti québécois, Pauline Marois, ne s'est pas sentie visée par les remontrances de M. Bouchard. Elle a estimé que la meilleure façon d'apaiser les tensions était de répondre aux inquiétudes identitaires de la majorité francophone, ce que, selon elle, le rapport Bouchard-Taylor n'a pas réussi à faire.

« Moi je ne souffle pas sur les braises, au contraire, je veux juste que l'on s'assure qu'il n'y ait pas de feu qui s'allume », a expliqué Mme Marois.

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