Québec garde le crucifix

Bernard Derome s'entretient avec le premier ministre Jean Charest.

Les réactions à la présentation du rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles ne se sont pas fait attendre.

Les députés approuvent à l'unanimité une motion en faveur du maintien du crucifix à l'Assemblée nationale, alors que le rapport de la commission Bouchard-Taylor recommande de le retirer.

Quelques minutes à peine après la présentation des recommandations des commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor, le gouvernement Charest a fait savoir qu'il n'avait pas l'intention de retirer le crucifix qui surplombe le siège du président à l'Assemblée nationale.

Cette annonce du gouvernement de Jean Charest était une réaction directe au rapport des commissaires qui recommandaient que « le crucifix au-dessus du siège du président de l'Assemblée nationale soit retiré et replacé dans l'Hôtel du Parlement à un endroit qui puisse mettre en valeur sa signification patrimoniale ».

Le gouvernement du Québec a alors déposé une motion réclamant le maintien du crucifix en Chambre au nom du patrimoine et de l'histoire du Québec. Cette motion a été adoptée à l'unanimité par les 100 députés présents à l'Assemblée nationale pour ce vote.

Motion déposée à l'Assemblée nationale

Que l'Assemblée nationale réitère sa volonté de promouvoir la langue, l'histoire, la culture et les valeurs de la nation québécoise, favorise l'intégration de chacun à notre nation dans un esprit d'ouverture et de réciprocité et témoigne de son attachement à notre patrimoine religieux et historique représenté par le crucifix de notre Salon bleu et nos armoiries ornant nos institutions.

En conférence de presse, un peu plus tard, le premier ministre Charest a insisté pour dire que le crucifix avait une très forte valeur symbolique, et qu'il fallait le voir dans une perspective historique.

« C'est notre histoire, on ne peut écrire l'histoire à l'envers, a-t-il dit. L'Église a joué un rôle important dans l'histoire du Québec et le crucifix est le symbole de cette histoire ».

Franciser les immigrants avant leur arrivée

Jean Charest Le premier ministre du Québec, Jean Charest

Le gouvernement du Québec ne rejette pas pour autant l'ensemble des recommandations du rapport Bouchard-Taylor. M. Charest a d'ailleurs pris soin de dire que les commissaires avaient déclaré qu'ils ne s'attendaient pas à ce qu'elles soient toutes adoptées.

En Chambre, toutefois, le premier ministre Charest a promis des mécanismes pour aider les administrations publiques à traiter les questions d'accommodement dans le respect de la laïcité des institutions québécoises. Une décision qui va dans le sens de l'une des recommandations formulées par les commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor.

Jean Charest a également annoncé que son gouvernement allait agir pour renforcer la francisation des immigrants, en amont, avant même leur arrivée au Québec.

Le gouvernement Charest entend en effet faire signer une déclaration aux candidats à l'immigration par laquelle ils s'engageront désormais à adhérer aux valeurs communes de la société québécoise.

En conférence de presse, plus tard, M. Charest a déclaré que l'identité des Québécois était une préoccupation constante, que le questionnement identitaire était permanent dans la population. Ce n'est pas une raison, selon lui, pour adopter une constitution québécoise, comme l'ont proposé les deux partis d'opposition. Un projet de constitution, ça prend des années, une assemblée constituante, un référendum, et « je suis conscient que les Québécois ne veulent pas ça », a-t-il dit.

Enfin, le premier ministre a dit que son gouvernement allait analyser le rapport au cours des prochaines semaines, et qu'il allait revenir avec un plan d'action.

L'ADQ défend sa position autonomiste

Le chef de l'opposition officielle, Mario Dumont, soutient que le rapport comporte de bons éléments, mais trouve qu'il évacue l'importance de la culture dominante, celle des Québécois de souche. Le chef adéquiste affirme que MM. Taylor et Bouchard sont plutôt timides sur la question.

En ce qui concerne la réaction du gouvernement Charest, il dit que le premier ministre ne va pas assez loin pour affirmer l'identité québécoise. « C'est impossible d'avoir un si grand dérangement pour si peu », a-t-il dit, peu après la déclaration du premier ministre Charest à l'Assemblée législative.

Mario Dumont Le chef de l'opposition officiel, Mario Dumont

Selon M. Dumont, le premier ministre ne donne aucune piste pour affirmer l'identité de la majorité.

Il est donc revenu avec sa démarche autonomiste qui repose notamment sur l'adoption d'une constitution québécoise, pour réaffirmer les valeurs non négociables des Québécois, comme l'égalité hommes-femmes.

« Je tends de nouveau la main au premier ministre pour que se réalise ce projet collectif », dit-il.

Deuxièmement, Mario Dumont propose la reconnaissance du Québec dans la Constitution canadienne. Le rapport Bouchard-Taylor évacue trop rapidement, selon lui, la dimension canadienne de la problématique des accommodements. La Constitution canadienne adoptée en 1982, et « imposée au Québec sans le consentement de cette assemblée a eu des effets déstructurants beaucoup plus importants que nos dirigeants de l'époque ne pouvaient même l'imaginer », dit-il.

Le chef de l'Action démocratique propose donc qu'on modifie l'article 27 de la constitution canadienne pour y ajouter la reconnaissance constitutionnelle de la nation québécoise.

Il faut reconnaître, dit-il que « le Québec constitue une société d'accueil et aussi la claire prépondérance de la langue française sur le territoire québécois ».

Enfin, M. Dumont croit que le gouvernement doit assumer un leadership fort.

« Le visage du Québec a changé, les gestionnaires n'ont pas de balise, et il faut une politique gouvernementale qui s'articule sur deux plans, et qui s'inscrive dans une démarche autonomiste, soit le respect du patrimoine culturel du Québec et la séparation de l'église et de l'État » affirme Mario Dumont.

La solution souverainiste

Si le chef de l'ADQ croit que la solution à la crise identitaire passe par l'autonomisme, la chef du deuxième parti d'opposition, Pauline Marois, elle, croit que la solution à cette crise passe plutôt par la souveraineté.

La chef du PQ, Pauline Marois

Mme Marois salue la volonté du premier ministre d'affirmer les valeurs communes aux Québécois.

Mais, après une première lecture, elle estime que « le rapport de la commission passe à côté de l'essentiel. Il ne va que dans un sens. Or, il existe un malaise identitaire au Québec auquel on se doit de répondre ».

Selon elle, les engagements du premier ministre ne répondent pas de manière forte à ce malaise identitaire. Les gestes qu'il pose sont bons, dit-elle, mais ils sont déjà contenus dans des projets de loi. Elle croit donc que le premier ministre ne va pas assez loin.

« La question de l'identité exige plus que des demi-mesures, elle doit aller au-delà des symboles, elle exige de nous tous un engagement permanent, et la proposition de solutions qui s'inscrivent dans nos lois, dans les chartes qui guident nos institutions. » — Pauline Marois

Pour répondre concrètement à la crise identitaire, elle croit qu'il est impératif de renforcer la loi 101 pour que le français devienne la véritable langue commune du Québec.

En dernière instance, il n'y pas de compromis pour assurer la pérennité du Québec, « la véritable solution à cette inquiétude reste pour le Québec de détenir tous les pouvoirs, soit ceux d'une majorité nécessaire sur son territoire. Cet acte fondateur, il se nomme la souveraineté du Québec », a-t-elle déclaré à l'Assemblée nationale.

Réactions de l'opposition à Ottawa

Le Bloc québécois se dit satisfait que le rapport reconnaisse que le modèle du multiculturalisme canadien n'est pas bien adapté à la réalité québécoise. Depuis longtemps, le Bloc réclame que le Québec soit soustrait à la loi fédérale sur le multiculturalisme. Le chef Gillles Duceppe souhaite aussi renforcer la loi 101, notamment pour que les sociétés de juridiction fédérale y soient soumises.

Le Nouveau Parti démocratique salue la place accordée dans le rapport à l'importance de la reconnaissance des diplômes et aux droits socio-économiques des immigrants.

Le chef du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion, soutient de son côté qu'il n'y a pas de crise au sujet des accommodements raisonnables, mais admet qu'il y a des ajustements à apporter.