Repentant, mais toujours batailleur

« Quand j'y repense aujourd'hui, je me rends compte que c'était une grave erreur de jugement d'accepter un paiement en argent comptant pour ce travail, même s'il n'y avait là absolument, mais absolument rien d'illégal. » — Brian Mulroney

L'ancien premier ministre Brian Mulroney avoue s'être trompé en fréquentant Karlheinz Schreiber et en acceptant de l'argent comptant de sa part. Il nie toutefois les allégations de l'homme d'affaires germano-canadien, dont il égratigne la crédibilité.

L'affaire Mulroney-Schreiber a franchi une nouvelle étape, jeudi, avec le témoignage de Brian Mulroney.

L'épouse et la fille de Brian Mulroney sont à Ottawa pour l'occasion. L'épouse et la fille de Brian Mulroney étaient à Ottawa pour l'occasion.   © PC/Fred Chartrand

L'ancien premier ministre conservateur a témoigné devant le comité de l'éthique des Communes, toute la matinée, pour expliquer ses relations d'affaires avec le lobbyiste germano-canadien Karlheinz Schreiber.

D'entrée de jeu, M. Mulroney a fait une déclaration rejetant toutes les allégations contre lui. Il était accompagné de sa femme et de ses quatre enfants pour s'expliquer directement aux Canadiens sans avoir recours à un porte-parole.

Déclaration de Brian Mulroney

L'ancien premier ministre conservateur a déclaré au sujet de l'achat d'avions Airbus par Air Canada en 1988 qu'il n'avait jamais reçu un « sou » relativement à cette affaire.

Brian Mulroney s'adresse à son avocat Guy Pratte. Brian Mulroney s'adresse à son avocat Guy Pratte.   © PC/Sean Kilpatrick

Quant à l'entreprise allemande Thyssen, M. Mulroney affirme qu'il n'a jamais reçu d'argent de cette entreprise au moment où il était premier ministre.

Il a ajouté qu'il n'avait jamais eu d'avocat en Suisse, sauf en 1995, pour se défendre dans le cadre de l'enquête de la GRC relativement à l'affaire Airbus.

Il a tenu à préciser qu'il n'avait jamais eu de compte bancaire en Suisse.

Et finalement, M. Mulroney a précisé qu'il n'avait pas demandé à M. Schreiber ou à ses avocats de se parjurer au sujet de paiements reçus de sa part.

La première grande erreur de sa vie, selon l'ancien premier ministre, aura été d'avoir accepté d'être présenté à Karlheinz Schreiber. Et la deuxième, selon lui, est celle d'avoir accepté des paiements en argent comptant.

M. Mulroney s'en est pris à plusieurs reprises à M. Schreiber qui, selon lui, utilise différents stratagèmes pour sortir de prison et ne pas être extradé vers l'Allemagne, où il doit être jugé pour fraude et évasion fiscale.

Il a aussi précisé que son détracteur a attendu 14 années avant de l'accuser, rappelant au passage les lettres élogieuses qu'il avait reçues de M. Schreiber. Dans l'une de ces missives, ce dernier le voyait comme digne de recevoir le prix Nobel de la paix.

Au sujet des 225 000 $M. Mulroney soutient que M. Schreiber lui a versé 225 000 $ et non 300 000 $. L'argent a été versé de façon légale et légitime dans le cadre d'un mandat international de promotion des véhicules blindés légers du groupe allemand Thyssen.

Il confirme que l'argent a été versé en trois tranches de 75 000 $ (en billets de 1000 $), dans trois rencontres tenues en 1993 et 1994 à l'hôtel Canadien Pacifique de Mirabel, l'hôtel Queen Elizabeth de Montréal et à l'hôtel Pierre de New York. M. Schreiber, dit-il, soutenait que c'était sa façon de procéder. L'argent versé au Québec a été placé dans un coffre-fort personnel à sa résidence de L'Estérel; la somme versée à New York a été placée dans un coffret de sûreté aux États-Unis, où elle est restée jusqu'à ce que M. Mulroney la déclare comme revenu.

Il a géré cet argent personnellement, sans que sa firme d'avocats ne soit impliquée, en raison d'une entente conclue entre lui et sa firme d'avocats. M. Mulroney dit qu'il aurait volontiers accepté un chèque.
Au sujet de l'utilisation de l'argent?Interrogé par le député bloquiste Serge Ménard sur le premier versement de 75 000 $, M. Mulroney dit qu'il n'a touché à rien. « Je ne me suis servi que d'une petite partie de ces fonds-là pour des dépenses encourues dans le mandat international, c'est tout ». L'argent est resté dans un coffre-fort « jusqu'au moment où ça se règle et [...] que je me paie des dépenses et ensuite que je conclus que la relation est terminée [NDLR: en août 1999] et je me suis compensé pour mon travail personnel en conséquence ».

Il a ajouté qu'il ne tenait pas une comptabilité spécifique pour cette somme. M. Mulroney explique que quand il voyageait à l'étranger pour le compte de plusieurs clients, dont M. Schreiber, il réglait ses dépenses avec ses propres cartes de crédit. À la fin de ces voyages, il attribuait une partie, qu'il qualifie de « fort modeste », au dossier de M. Schreiber. Le reste, dit-il, était absorbé soit par sa firme d'avocats, soit par d'autres clients, soit par lui-même.

« Pourquoi ne pas avoir déposé ça en banque, comme avance, comme vous le faisiez pour d'autres clients dont vous recevez des avances? » lui a demandé Serge Ménard. M. Mulroney répond: « Je vous ai dit [...] que c'était une erreur de jugement de ma part. [...] J'aurais dû le faire d'une autre façon ».

Interrogé sur le fait qu'il « n'avait pas l'air d'agir comme dans une transaction légitime », l'ex-premier ministre répond: « Je vous avoue que les circonstances donnent lieu à une appréhension de... le mot anglais est peut-être plus précis, impropriety [inconvenance, irrégularités financières]. »

Quant à la déclaration de son ancien porte-parole, Luc Lavoie, au sujet de ses problèmes financiers au moment de quitter la politique, M. Mulroney l'a niée.

Dans une entrevue au Ottawa Citizen en novembre dernier, Luc Lavoie a précisé que M. Mulroney avait accepté de l'argent de la part de M. Schreiber en raison des pressions financières. Il était à la tête d'une jeune famille qui avait certaines attentes en matière de train de vie, a indiqué M. Lavoie, et il « n'était pas un homme riche ».

Au sujet de la rencontre du 23 juin 1993M. Mulroney dément qu'une entente ait été conclue lors d'une rencontre au lac Harrington. Il dit avoir été informé que M. Schreiber voulait lui faire une visite de courtoisie, et que ce dernier n'est pas arrivé dans une limousine, comme cela a été rapporté. Ils ont échangé des plaisanteries, discuté de la réunification de l'Allemagne.

M. Mulroney dit avoir exprimé ses regrets que le projet Bear Head de construction de véhicules blindés n'ait pas pu voir le jour. M. Schreiber, dit-il, s'est informé de mon intérêt à l'assister ultérieurement pour diverses affaires.

M. Mulroney a lu une déclaration sous serment produite par M. Schreiber en mars 2007, dans laquelle l'homme d'affaires allemand affirme que l'entente a été conclue après que M. Mulroney eut quitté ses fonctions de premier ministre. Cette déclaration, faite sous serment devant la Cour fédérale dans le dossier de son extradition, contredit une autre déclaration produite le 7 novembre dernier, dans laquelle M. Schreiber affirme que l'entente a été conclue à cette occasion.
Au sujet de son travail pour le projet Bear HeadM. Mulroney affirme que son objectif était de promouvoir le véhicule blindé léger de Thyssen, qu'il qualifie de « superbe », auprès des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU. Il dit avoir rencontré les présidents français et russe, François Mitterand et Boris Elstine, à ce sujet, ainsi que des dirigeants américains et chinois.

Il dit avoir fait rapport « pendant plus d'une heure » à M. Schreiber au sujet de ces voyages, lors de la rencontre tenue à l'hôtel Pierre, à la fin de 1994, à laquelle son ancien chef de cabinet, Fred Doucet, était présent. M. Elstine, dit-il, « considérait hautement » le projet, mais il ne pouvait y adhérer parce que la Russie était fauchée.

M. Mulroney dit être prêt à produire des documents au sujet de ces voyages à l'étranger ainsi que le rapport fait à M. Schreiber sur ses activités. L'ex-premier ministre se dit disposé à produire des documents sur ces voyages à l'étranger ainsi que le rapport qu'il a fait à M. Schreiber. Il affirme toutefois s'être débarrassé du livre comptable qu'il tenait à ce sujet après avoir réglé le dossier relatif à cette affaire avec le fisc.

Rappelons que le travail de M. Mulroney pour le projet Bear Head fait l'objet d'une poursuite de la part de Karlheinz Schreiber.

La comparution de Brian Mulroney devant le comité des Communes a pris fin après quatre heures de témoignage. Il pourrait revenir témoigner si des éclaircissements complémentaires étaient jugés nécessaires.

Pas de lobbying pour Québecor

Par ailleurs, M. Muloney a nié avoir rencontré l'ancien ministre de l'Industrie, Maxime Bernier, pour le convaincre d'ouvrir le marché de la téléphonie mobile à plus de concurrence, au profit de Québecor.

« Je ne me souviens pas l'avoir rencontré quand il était ministre de l'Industrie ni d'avoir discuté avec lui d'un dossier en particulier », a-t-il dit.

Il a admis toutefois avoir rencontré M. Bernier à Montréal après son passage au ministère des Affaires étrangères, et ce, pour « l'aider et le conseiller ».

Brian Mulroney a fait remarquer que M. Péladeau, patron de Québecor, n'avait pas besoin de lui pour obtenir une rencontre avec le ministre Bernier.