L'industrie calme le jeu

Extraction de pétrole

C'est au tour de l'industrie pétrolière canadienne de commenter l'information selon laquelle un projet d'accélération du développement des sables bitumineux en Alberta serait considéré pour satisfaire l'appétit énergétique des Américains.

L'Association canadienne des producteurs pétroliers affirme ne subir aucune pression de la part des gouvernements pour quintupler la production des sables bitumineux, et souligne qu'une telle hausse serait impossible à réaliser avant la moitié du siècle.

Selon l'industrie, il est impossible de faire passer à 5 millions de barils de pétrole par jour la production dans les sables bitumineux - comme le suggère un rapport remis au gouvernement canadien en 2006 et dévoilé par Radio-Canada - avant la moitié du siècle.

« Ce type de projet demande des années de planification, et une production de 5 millions de barils par jour ne serait pas possible avant 30 ou 40 ans », affirme le vice-président de l'Association canadienne des producteurs pétroliers, Greg Stingham. Celui-ci ajoute que les pétrolières ne subissent aucune pression des gouvernements pour accroître la production.

En Alberta, le premier ministre Ed Stelmach n'a pas l'intention d'accélérer la production. Il ne tient pas pour autant à la freiner. C'est le marché, dit-il, qui dicte le rythme de croissance des sables bitumineux. « Le rôle de la province est de s'assurer que l'environnement est protégé », explique-t-il.

Conservateurs et libéraux se renvoient la balle

S'exprimant jeudi à l'émission Maisonneuve en direct de la radio de Radio-Canada, le ministre fédéral de l'Industrie, Maxime Bernier, s'est empressé de mettre les pendules à l'heure. « Le rapport dont fait état le reportage de Radio-Canada a été remis au gouvernement canadien le 24 janvier 2006, c'est-à-dire quand les libéraux étaient au pouvoir. [...] C'est le gouvernement de M. Dion qui a négocié. C'est un rapport qui a fait suite à des discussions entre l'ancien premier ministre Paul Martin et le président Bush », martèle-t-il comme pour laver son gouvernement de tout soupçon.

Volant au secours de son premier ministre, M. Bernier a indiqué que M. Harper disait une vérité établie en affirmant que le Canada est une puissance énergétique. « Le Canada est un grand producteur d'énergie, tout le monde le sait », faisait-il remarquer, tout en avouant qu'en matière d'exportation, les pétrolières ont toute la latitude, dès lors que le gouvernement fédéral n'exerce pas d'autorité en matière de ressources naturelles.

Pour sa part, le chef libéral Stéphane Dion a rejeté toute implication dans ce dossier. Il dit n'avoir jamais été lié à des discussions de ce genre avec les Américains pendant qu'il était ministre de l'Environnement. M. Dion affirme qu'il est irresponsable de vouloir accroître autant l'exploitation de la ressource avant de trouver les moyens d'en atténuer les effets environnementaux.

De son côté, le député bloquiste et porte-parole en matière d'environnement, Bernard Bigras, estime qu'« on ne peut pas quintupler d'un côté la production des sables bitumineux et de l'autre annoncer un plan vert (doté d'une enveloppe de 230 millions de dollars) ». Pour lui, le gouvernement Harper dit une chose et fait son contraire. M. Bigras soupçonne les conservateurs de vouloir assurer la sécurité énergétique des États-Unis plutôt que celle du Canada.

Moins incisif, Jack Layton, le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), qui intervenait dans la même émission, a exprimé ses inquiétudes après les révélations contenues dans le reportage de Zone libre enquêtes. Le NPD, qui détient désormais la balance du pouvoir à la Chambre des communes, n'appuiera pas un gouvernement dont les politiques vont à l'encontre de la protection de l'environnement, a fait savoir M. Layton.

Greenpeace « troublée »

Réagissant de son côté à ces révélations, Greenpeace se déclare profondément troublée et d'autant plus préoccupée que le rapport de cette rencontre suggère de « multiplier par cinq la production des sables bitumineux » et de simplifier, au Canada et en Alberta, le processus d'approbation environnementale pour les projets énergétiques.

« Il semble que le bien public canadien se négocie désormais entre industriels de l'Alberta et du Texas, loin des Canadiens, loin de notre gouvernement élu démocratiquement », lit-on dans un communiqué de Greenpeace.

Steven Guilbeault Steven Guilbeault

« Nous voulons que Stephen Harper nous dise comment, après le résultat de cette rencontre, il peut respecter les engagements internationaux qui nous lient au protocole de Kyoto. [...] Nous demandons de respecter les engagements internationaux du Canada, à commencer par Kyoto, qu'il rétablisse les 5 milliards de dollars destinés à la lutte aux changements climatiques que ce gouvernement a supprimés », a déclaré le directeur de l'organisation au Québec, Steven Guilbeault.

L'enquête de la télévision de Radio-Canada fait état d'une rencontre entre industriels du pétrole albertains et texans, en présence de représentants du gouvernement canadien, il y a presque un an. L'objectif était de multiplier par cinq la production des sables bitumineux albertains afin de répondre aux besoins des États-Unis.

Le ministre fédéral des Ressources naturelles, Gary Lunn, multiplie ces derniers temps les déclarations à propos de l'accélération de la production albertaine. Mercredi matin, il répétait qu'il était essentiel d'utiliser l'énergie nucléaire dans cette industrie qui connaît un développement spectaculaire et de tenter de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES).

Selon les chiffres du ministère, cette production était la source de 25 des 127 mégatonnes d'émissions de GES en 2004, au Canada.