La filière terroriste, de Roubaix à Montréal

Bien avant que nous soyons confrontés à une menace terroriste chez nous, les Français ont fait face à la violence islamiste. C'est d'ailleurs en France, dans les années 90, que des policiers ont découvert ce qu'ils ont appelé la filière canadienne. L'équipe de Zone libre est allée à Roubaix, là où toute cette histoire a commencé.

À Roubaix, dans le nord de la France, près de la moitié de la population est d'origine arabe. Mais jamais l'islam n'avait, jusqu'en 1995, causé de problèmes.

En 1995 et 1996, la petite ville a subi une violence sans précédent. Des braquages avec des voitures volées et, surtout, l'utilisation d'armes - comme des kalachnikovs - contre les policiers. Dominique Maréca était journaliste à l'époque: « On pensait évidemment à une organisation criminelle, mais liée à l'argent, à l'appât du gain. On était loin d'imaginer qu'en fait, les gains convoités étaient destinés à financer la lutte islamiste. »

« Ça fait peur parce qu'on se rend compte qu'on évolue à côté d'un monde d'ombres. Ce sont des ombres qui sont autour de nous, qu'on ne peut pas identifier. (Luc Frémiot, procureur de la République à Douai, au nord de la France) » — 

Et puis, un jour, la police a trouvé une voiture bourrée d'explosifs devant le commissariat central de Roubaix. Une bombe d'une grande puissance qui n'a pas explosé à cause d'un problème dans le système de mise à feu.

Peu de temps après, les policiers ont donné l'assaut à un repère de la bande de Roubaix, auteure présumée des braquages sanglants et de l'attentat raté. Le violent assaut a fait quatre victimes chez les malfaiteurs. Certains d'entre eux ont réussi à s'échapper, dont l'âme du groupe, Christophe Case. On a fini par le rattraper, et il a été tué dans l'assaut. On a trouvé dans ses affaires un carnet d'adresses qui mène, pour la première fois, sur la piste d'une filière terroriste canadienne.

Louis Caprioli, ex-cadre de la DST (France)

En analysant les communications téléphoniques, les Français ont alors découvert des liens entre ces jeunes de Roubaix et un réseau beaucoup plus large. Louis Caprioli, ancien sous-directeur du terrorisme à la DST (Direction de surveillance du territoire), en France: « Plus de 25 appels ont été passés chez Ahmed Ressam. Il y a des appels passés chez le nommé Ouzghar. Et c'est là que nous voyons progressivement apparaître une piste, avec des individus: Fateh Kamel, Ouzghar, Ahmed Ressam. Des gens qui sont à la fois au Canada, mais qui ont été, dans leur parcours, dans les camps en Afghanistan, qui ont été combattre en Bosnie. »

Fateh Kamel et Abdallah Ouzghar, deux citoyens canadiens d'origine maghrébine vivant à Montréal, se sont donc instantanément retrouvés dans la mire des policiers français.

Des terroristes à Montréal?

À Montréal, durant les années 90, les forces policières étaient loin de se douter de la présence d'éléments violents au sein de la communauté musulmane et de leurs liens possibles avec le terrorisme international.

Fatima Houda-Pepin, députée libérale de La Pinière

Fatima Houda-Pepin, députée à l'Assemblée nationale du Québec et musulmane originaire du Maroc, s'est rendu compte, dès cette époque, de la trop grande tolérance qui existe à Montréal face aux islamistes violents: « On ne s'est jamais réellement soucié du danger que ça représentait, tant et aussi longtemps qu'ils tuaient en Tunisie, qu'ils tuaient en Algérie, qu'ils tuaient en Égypte ou ailleurs. Ça se passait ailleurs et on n'a pas compris que l'ailleurs c'est ici. »

Pendant les années 90, la guerre civile a déchiré l'Algérie, et de nombreuses victimes de la violence ont trouvé refuge à Montréal. Des victimes, mais aussi leurs bourreaux, comme l'explique Fatima Houda-Pepin. Profitant de la tolérance policière, des membres du GIA (Groupe islamique armé), qui terrorise l'Algérie, sont aussi venus au Québec.

À l'automne 1999, le Montréalais d'origine algérienne Ahmed Ressam a été arrêté aux États-Unis, comme il s'apprêtait, selon ses propres aveux, à faire sauter l'aéroport de Los Angeles. Ça fut un choc pour les policiers canadiens, qui ont alors commencé à prendre la menace terroriste au sérieux.