Logo Radio-Canada
Harper en Chine - Le blogue d'Emmanuelle Latraverse

En novembre 2006, Stephen Harper proclamait qu'il n'était pas question d'escamoter la question des droits de la personne en Chine au nom du dollar tout-puissant. Or, trois ans et une grave crise économique plus tard, il y effectue sa première visite officielle.

Le premier ministre soulèvera-t-il la question des droits de la personne? Est-il déjà trop tard pour lancer une nouvelle ère dans les relations Canada-Chine? Stephen Harper va-t-il réussir à attirer l'attention de la Chine, qui est courtisée de toute part? Emmanuelle Latraverse nous offre dans ce blogue un regard inusité sur le voyage du premier ministre du Canada en Chine.

Qui est Emmanuelle Latraverse?



À regarder Stephen Harper aux Communes hier, c'est à se demander s'il n'aurait pas préféré rester en Asie!

Vrai, il a eu droit à une rebuffade du premier ministre chinois bien publique et largement diffusée dans les médias anglais de Chine (ceux qui s'adressent aux étrangers), mais il a tout de même réussi à régler quelques vieux différends.

Il a gagné finalement la désignation du Canada comme destination approuvée par le gouvernement chinois, ce qui va ouvrir le Canada encore plus largement aux touristes, aux gens d'affaires et aux étudiants chinois.

Il a conclu une fois pour toutes la réouverture du marché de Hong Kong au boeuf canadien, ce qui, par la porte arrière, ouvre la voie au marché chinois.

Et, s'il n'a pas réussi à conclure les négociations sur un accord de libre-échange avec la Corée du Sud, sa rencontre avec le président aura au moins permis de donner une nouvelle impulsion politique à ce dossier.

Et donc pendant qu'il rebâtissait les ponts avec les géants asiatiques, la question des détenus afghans mijotait ici au Canada, la pression montait. Et c'est bien le jour où il fait son retour en Chambre que le dossier a explosé à nouveau.

Et exploser est vraiment le mot. Rarement a-t-on vu un chef d'état-major faire un tel mea-culpa en public.

En reconnaissant que le Canada a bel et bien détenu ET transféré un prisonnier qui a ensuite été torturé en juin 2006, le chef d'état-major vient de contredire le fondement même de la thèse du gouvernement conservateur dans le dossier. Selon cette thèse, le Canada n'a jamais eu de preuves formelles qu'un détenu avait été torturé. Or, si c'était écrit noir sur blanc dans un rapport de l'armée, le gouvernement n'avait-il pas la preuve qui manquait ?

Non seulement est-ce là un revers humiliant pour le général Walter Natynczyk et pour le ministre de la Défense Peter Mackay, qui répètent depuis le début que le gouvernement n’avait pas de preuve crédible de mauvais traitements, mais ce revers ébranle la crédibilité même du gouvernement dans ce dossier.

Le malaise causé par la bisbille diplomatique en Chine n'est qu'un mauvais souvenir à côté de ça.

Et les prochains jours ne seront pas plus faciles. Après l'histoire des détenus, il y aura Copenhague...

Stephen Harper a beau s'envoler vers l'Europe pour participer à la possible conclusion d'un accord qui sera certainement décrit comme historique sur les changements climatiques, il traîne un lourd bilan dans ce dossier. Avec le prix quotidien du Fossile du jour que le Canada récolte depuis le début de la Conférence, il ne risque pas de moins venter à Copenhague qu'à Ottawa.



Ottawa, Pékin, Shanghai, Hong Kong, Séoul, la frontière nord-coréenne, et encore Ottawa en 7 jours, ça s’appelle un périple.

Mais de toutes les splendeurs que nous avons vues, de toutes les surprises que nous avons eues, rien n’égale la stupéfaction ressentie à visiter la zone démilitarisée qui sépare la Corée du Nord de la Corée du Sud.

Déjà les chiffres en disent long :

241 km de long
4 km de large
1 million de mines antipersonnel
700 000 soldats nord-coréens d’un côté
410 000 soldats sud-coréens de l’autre
C’est sans compter les Américains…

Non seulement cette zone représente le dernier vestige de la guerre froide, un Rideau de fer en Asie, l’incarnation ultime de l’affrontement sans merci entre le communisme et la démocratie; mais c’est surtout un monument à la folie des guerres et de leurs conséquences, un lieu absolument surréel.


Le camp Boniface



Le centre administratif de la zone est le lieu où l’on peut le plus s’approcher de la Corée du Nord.

Chaque côté a son immeuble administratif, et entre les deux, des baraques bleues des Nations unies chevauchent la ligne entre les deux pays et servent de lieu de rencontre neutre. Et là, je vous épargne le protocole que doivent suivre les militaires qui entrent et sortent de ces baraques pour éviter de se faire tuer, ou encore de se faire littéralement
« ramasser » et traîner du côté nord de la frontière.


Les soldats nord et sud-coréens marchent sur des oeufs.



Les soldats nord et sud-coréens sont si proches qu’ils pourraient se toucher, mais ça n’empêche pas ceux du régime de Pyongyang d’utiliser leurs jumelles pour effectuer leur surveillance.


Les soldats nord et sud-coréens sont si proches qu’ils pourraient se toucher.



Et la cerise sur le sundae: ici, c'est interdit de pointer du doigt, pour éviter que le geste soit interprété par la Corée du Nord comme un acte de provocation!!!

Nous sommes ici au confluent d’une rencontre entre la paranoïa et la mégalomanie.

Pas surprenant que Stephen Harper soit resté bouche bée et se soit contenté de dire: « C’est un peu tendu ici! »

5 DÉC

« Dashan! »


Nul n’est prophète en son pays...

Rarement un dicton se sera mieux appliqué que dans le cas de Mark Rowswell.

Le connaissez-vous?

Moi, je vous l’avoue candidement, je n’avais jamais entendu parler de lui.

Or ici en Chine il est une MÉGA-vedette, ou plutôt « Dashan » est une MÉGA-vedette. On le décrit comme « l’étranger le plus connu de la Chine », ou encore « le plus chinois des Canadiens ».

Et pour ceux qui se demandent d’où vient ce nom, « Dashan » signifie « Grande montagne » en mandarin.

Le premier ministre Stephen Harper et Mark « Dashan » Rowswell, à Shanghai.
Le premier ministre Stephen Harper et Mark « Dashan » Rowswell, à Shanghai.

Dashan, donc, est un Canadien plus que parfaitement bilingue en mandarin et au cours des vingt dernières années, il s’est fait connaître ici comme un animateur et un humoriste de renom.

Il est le seul étranger à avoir participé à trois reprises au gala du nouvel an chinois, une émission qui récolte entre 800 millions et un milliard d’auditeurs! Il anime une émission régulière à la télé d’État et a même joué dans l’adaptation théâtrale du film français « Le dîner de cons » en Chine.

Une immense vedette donc, qui a suscité l’attention et la fascination de tous les reporters chinois qui ont couvert les évènements de la visite de M. Harper à Shanghai. Car Dashan était aux côtés de Stephen Harper ici à Shanghai; il a été nommé Commissaire général du Canada pour l’Expo 2010.

Il n'y a qu'à voir les foules qu’il attire pour comprendre pourquoi en décembre 2006, la Gouverneure générale lui a décerné l’Ordre du Canada.

Voici sa citation:

« Mark Rowswell met à profit son impressionnante aptitude pour la comédie et le langage pour jeter des ponts entre le Canada et la Chine. Dashan, comme l'ont baptisé des millions d'adorateurs chinois, est un phénomène culturel, réputé pour sa maîtrise de l'art complexe du xiangsheng, une sorte de joute oratoire spirituelle et enjouée. Il n'hésite pas à prêter sa renommée pour le bien de plusieurs causes caritatives… Ambassadeur officieux du Canada, il forge depuis deux décennies des liens entre nos peuples en utilisant l'humour, la compréhension et la bonne volonté. »

Pour ceux et celles dont j’ai su susciter la curiosité, voici sa page web : www.dashan.com

Les privilèges du métier

Par ailleurs, quand on est journaliste, il y a des moments où l’on a envie de se pincer, où l’on se sent particulièrement privilégié ou tout simplement chanceux d’exercer ce métier.

Nous conservons tous précieusement dans nos cœurs une liste de tels moments. Ils représentent des récompenses, la plupart du temps impromptues, pour les longues heures de travail et les défis du métier.

Je dois vous avouer que ce voyage m’a permis de vivre plusieurs de ces moments...

Qui a la chance de se promener sur une muraille de Chine ou de découvrir la Cité interdite sans les touristes?

La Grande Muraille de Chine
La Grande Muraille de Chine

Qui, surtout, a la chance d’admirer de la terrasse d’un hôtel un spectaculaire feu d’artifice dans le ciel de Hong Kong, un samedi soir au terme d’une longue journée de travail?

Feux d'artifice à Shanghai
Feux d'artifice à Shanghai

Je désirais donc partager ces petits moments de bonheur avec vous...


Malgré les airs confiants et les sourires qu’affiche la délégation canadienne qui accompagne le premier ministre Harper, la rebuffade publique que lui a infligée son homologue chinois Wen Jiabao jeudi a à la fois surpris et déplu.

Elle était d’autant plus inattendue que le premier ministre chinois a fait le contraire de ce qu’il prêche: il a fait publiquement des reproches à son hôte, alors que les dirigeants chinois font valoir que les questions délicates et épineuses (comme celle des droits de la personne) devraient être faites en privé derrière des portes closes!

Mais l’affaire offre quand même un côté presque divertissant, celui de voir l’entourage de Stephen Harper essayer de convaincre les journalistes que l’incident est sans importance.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les arguments ont changé au fil des heures.

Jeudi soir, ils faisaient valoir aux journalistes que d’une part il fallait s’y attendre et surtout que Stephen Harper avait bien su faire dévier la balle en invitant à son tour les Chinois à venir plus souvent au Canada.

Puis, vendredi midi, nouvel argument. L’affaire serait sans importance sur le plan des relations entre la Chine et le Canada parce qu’en s’attaquant ainsi à son invité, le premier ministre Wen Jiabao tentait avant tout de se faire du capital politique auprès de la population chinoise.

Et comme on en parlait encore vendredi soir, décalage horaire oblige, il fallait maintenant répondre aux questions des émissions du matin au Canada. Craignant que l’affaire ne fasse dérailler tout le message sur les gains remportés par Stephen Harper, son porte-parole a joué le tout pour le tout.

En entrevue à RDI, Dimitri Soudas a fait valoir qu’il n’y avait ni flèche ni controverse dans les propos du premier ministre chinois.

C’est oublier que Wen Jiabao s’est fait un point d’honneur d’en remettre et de réitérer ces reproches lors d’une entrevue avec Phoenix TV de Hong Kong.

Le pire dans tout ça, c’est que les dirigeants chinois (le premier ministre compris) ont été unanimes à dire qu’il était temps de tourner la page et d’entamer une nouvelle ère de collaboration avec le Canada.

Stephen Harper ne fait pas exception à la règle. Comme tous ses prédécesseurs canadiens, à vrai dire comme presque tous les autres hommes d’État qui débarquent en Chine, il est allé visiter un des lieux les plus mythiques du pays: la Grande Muraille de Chine.

D’ailleurs c’est pratique, elle n’est qu’à une heure de route de Pékin (un peu moins en convoi diplomatique quand les rues sont fermées).

Mais si tous les dirigeants mondiaux en visite en Chine ont franchi la Grande Muraille, tous ne l’ont pas fait de la même façon.

Jean Chrétien avait grimpé les marches deux par deux, et presque joggé le long de la mythique forteresse. Barack Obama vient de faire de même.

Mais Stephen Harper n’allait pas tenter sa chance.

Les caméras ont été scrupuleusement tenues à l’écart lors de « l’ascension » du premier ministre, de son épouse et de leur entourage.

Nous n’avons eu droit qu’à la descente. Moment révélateur d’une visite orchestrée au quart de tour.


Le couple Harper a visité la Grande Muraille de Chine.
Le premier ministre et son épouse devant la Grande Muraille de Chine.

Mais comme quoi les planifications diplomatiques ont leurs limites, le premier ministre de la Chine Wen Jiabao, lui, a su insuffler un peu de surprise dans la journée.

Dans une sortie inusitée (mais certainement pas improvisée de la part des autorités chinoises), il a abandonné le langage feutré et ampoulé des grands sommets, reprochant à Stephen Harper d’avoir négligé ses liens avec la Chine.

« Cinq ans c'est trop long, voilà pourquoi les médias chinois affirment que vous auriez dû venir plus tôt », a-t-il lancé lors d’une séance de prise d’images qu’il savait télévisée.

Stephen Harper a beau avoir saisi la balle au bond en rappelant que les Chinois non plus ne sont pas venus au Canada depuis longtemps, la mise en garde a souligné à quel point les autorités chinoises ont la mémoire longue.

Aucun journaliste n’était donc surpris en lisant ceci dans le communiqué final de ce sommet: « Les deux parties ont reconnu que l’histoire et les conditions différentes des deux pays peuvent contribuer à quelques opinions distinctes sur des enjeux comme les droits de la personne ».

On est loin de la Déclaration des Droits de l’Homme. On est loin aussi de la sortie de Stephen Harper qui affirmait qu’il ne s’inclinerait jamais devant l’autel du « sacro-saint dollar ».

Toujours est-il que ce discours plus nuancé a contribué à permettre à Stephen Harper de conclure plusieurs ententes bilatérales stratégiques qui permettront d’ouvrir les portes du marché chinois.

Les dernières entrées


Archives par mois


Catégories


Dossiers en profondeur