Le monde arabe en mutation

Égypte : la présidence rejette l'ultimatum de l'armée

Radio-Canada avec Agence France-Presse et Reuters
L'analyse de Sami Aoun, politologue spécialiste du Moyen-Orient, à l'Université de Sherbrooke

La présidence égyptienne a implicitement rejeté l'ultimatum de 48 heures lancé lundi par l'armée au chef de l'État issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi, pour « satisfaire les demandes du peuple » exprimées d'une manière « sans précédent ».

En réponse aux manifestations de masse qui font rage au pays et estimant que le pays ne pouvait plus se permettre de perdre du temps, le général Abdel Fatah Al-Sisi a déclaré lundi à la télévision que l'armée présenterait sa propre « feuille de route » pour sortir de la crise, si les politiciens n'arrivaient pas à s'entendre.

Les forces armées ont maintenu qu'elles « ne participeront pas à la vie politique ou au gouvernement et ne veulent pas outrepasser le rôle qui leur est dévolu par les vrais principes démocratiques enracinés dans la volonté du peuple ».

Cela n'a pas suffi à rassurer les services du président, qui ont déclaré ne pas avoir été consultés par le chef d'état-major. Certaines déclarations de l'armée sont susceptibles de semer la confusion dans un environnement national complexe, estiment-ils.

« La présidence confirme qu'elle poursuit sur la voie préparée auparavant en vue d'une réconciliation nationale globale en réponse aux aspirations du grand peuple égyptien et sans se soucier de toute déclaration accentuant les divisions entre les citoyens. »

Une alliance de partis islamistes, dont les Frères musulmans, avait déjà rejeté lundi soir les tentatives de l'armée. Elle a lancé un appel à des manifestations de soutien au président Morsi. L'alliance précise qu'elle respecte toutes les initiatives visant à résoudre la crise, à condition qu'elles soient fondées sur les principes constitutionnels.

L'opposition refuse de discuter avec Morsi

Le principal bloc d'opposition n'a de son côté pas tardé à réagir à l'ultimatum de l'armée. Il refuse les pourparlers avec le président. « Nous n'allons pas discuter avec Morsi car nous considérons qu'il n'est plus légitime », a dit Khaled Dawoud, porte-parole du Front de salut national (FSN), coalition rassemblant des libéraux et des personnalités de gauche.

Le FSN réitère sa revendication, soit la démission du président, et suggère le président de la Cour constitutionnelle comme président intérimaire.

L'opposition a appelé les Égyptiens à poursuivre les mouvements de désobéissance civile et les sit-in jusqu'à ce qu'ils obtiennent le départ du président, dont ils ont jugé dimanche que la chute était « confirmée » par l'ampleur de la mobilisation.

Les opposants toujours mobilisés place Tahrir au Caire ont explosé de joie après la déclaration de l'armée.

Les organisateurs des manifestations, le « Front du 30 juin », ont annoncé dans un communiqué leur intention de mener mardi soir une grande marche en direction du palais présidentiel si Mohamed Morsi, qu'ils accusent de dérive autoritaire, n'a pas démissionné avant 17 h ce jour-là.

Dans tout le pays, le bilan depuis dimanche est d'au moins 16 morts et près de 800 blessés.

Démission de six ministres

Au lendemain des manifestations contre le président Morsi, six ministres égyptiens ont démissionné par solidarité avec les manifestants. Le ministre des Affaires étrangères, du Tourisme, des Télécommunications et des technologies de l'information, des Relations avec le Parlement, de l'Eau et de l'Environnement ont ainsi quitté leur fonction respective.

Un policier brandit un carton rouge anti-Morsi pendant une manifestation à Alexandrie, dimanche le 1er juillet 2013 Un policier brandit un carton rouge anti-Morsi pendant une manifestation à Alexandrie, dimanche  Photo :  AFP/STR

Un quartier général saccagé

Le quartier général des Frères musulmans au Caire a été envahi et saccagé lundi par des manifestants contre le président Mohamed Morsi, issu de la confrérie, à la suite d'une nuit d'affrontements durant laquelle le bâtiment a été évacué.

Selon des sources issues des forces de sécurité, cinq personnes ont été tuées au cours des heurts qui ont eu lieu autour du bâtiment. Des sources médicales font état de plus de 100 blessés.

Des journalistes de Reuters ont constaté que des jeunes gens jetaient des cocktails Molotov et des pierres sur les locaux de la confrérie, tandis que des gardiens tiraient encore sur les assaillants lundi matin.

Des images télévisées montrent des hommes à l'intérieur des locaux qui jettent du matériel par les fenêtres et qui agitent un drapeau égyptien depuis un balcon.

Les Frères musulmans ont dénoncé l'absence de la police sur les lieux de l'attaque, pourtant prévisible après celle d'autres permanences de la confrérie ces derniers jours.

Les Frères musulmans savent qu'ils ne peuvent pas compter sur les forces du ministère de l'Intérieur, bête noire du soulèvement de 2011, dont la répression avait fait un millier de morts avant que l'armée ne pousse Hosni Moubarak à s'effacer.

Un an après leur arrivée au pouvoir, les islamistes n'exercent qu'un contrôle limité sur les services de sécurité, qui ont très peu été remaniés depuis la chute de l'ancien président Moubarak, en février 2011.

14 millions dans les rues?

Les violences en marge des rassemblements ont fait des victimes, mais les gigantesques manifestations, dans tout le pays, se sont dans l'ensemble déroulées de manière pacifique.

De source militaire, on fait état de 14 millions de personnes au total dans les rues, sur une population de 84 millions d'Égyptiens. Au Caire et à Alexandrie, première et deuxième villes du pays, un million de personnes se sont rassemblées dimanche.

L'Égypte, entre révolution populaire et pouvoir militaire

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