SNC-Lavalin : la justice suisse cherche 139 millions de dollars

Enquête pour fraude élargie

Exclusif - La justice suisse a prolongé la détention de l'ancien vice-président de SNC-Lavalin, Riadh Ben Aïssa, et cherche maintenant la trace de 139 millions de dollars, a appris Radio-Canada en collaboration avec la télévision publique suisse.

Cette somme, qui aurait servi à des paiements suspects, est beaucoup plus élevée que les 56 millions de paiements irréguliers que la direction de SNC-Lavalin avait identifiés après une enquête interne dont les grandes lignes ont été rendues publiques en mars dernier.

Riadh Ben Aïssa a été arrêté et interrogé en Suisse en avril dernier, au moment où le siège social de la firme d'ingénierie SNC-Lavalin était perquisitionné. Il est depuis inculpé pour escroquerie, corruption et blanchiment d'argent en lien avec des affaires conclues en Afrique du Nord. La détention de l'homme a été prolongée parce que l'enquête est toujours en cours.

Selon l'enquête suisse, les 139 millions de dollars ont transité par la Banque privée suisse EFG, à Genève. Les comptes seraient liés à des compagnies incorporées aux Îles Vierges britanniques, un archipel des Antilles connu comme paradis fiscal.

Les compagnies auraient été mises sur pied dès 2001 avec l'aide d'un avocat genevois, Roland Kaufmann, pour servir d'écran et dissimuler la provenance des sommes payées par SNC-Lavalin International, une filiale de la société.

Roland Kaufmann Roland Kaufmann  Photo :  Site du bureau d'avocats Froriep Renggli

L'avocat Kaufmann vient d'être lui aussi accusé de corruption et blanchiment d'argent.

L'enquête suisse étudie les comptes de deux sociétés écrans des Îles Vierges, Duvel Securities et Dinova, par lesquelles auraient transité les paiements suspects.

Une grande part de mystère entoure encore la destination finale de ces sommes.

Selon des sources proches de l'enquête contactée par la télévision suisse, une transaction de plusieurs millions de dollars aurait abouti dans les coffres d'intermédiaires proches du régime libyen de Mouammar Kadhafi. L'objectif aurait été de débloquer des paiements dus pour le projet de la Grande rivière artificielle géré par SNC-Lavalin.

Les enquêteurs s'interrogent aussi sur des sommes qui auraient abouti dans une dizaine de comptes personnels de Riadh Ben Aïssa et de son épouse à la banque suisse UBS.

SNC-Lavalin  Photo :  PC/Ryan Remiorz

L'enquête s'élargit

Sami Bébawi Sami Bébawi  Photo :  SNC-Lavalin

Plus tôt cette semaine, le prédécesseur de Riadh Ben Aïssa chez SNC-Lavalin, Sami Bébawi, s'est rendu en Suisse pour être interrogé par les procureurs helvétiques. Son nom serait apparu en lien avec les sociétés écrans. M. Bébawi a quitté SNC-Lavalin en janvier 2007. Comme Riadh Ben Aïssa, il dirigeait la division Construction du géant canadien.

Questionnée par Radio-Canada sur cette affaire, la firme de génie-conseil SNC-Lavalin dit collaborer aux enquêtes. « Dans ce contexte, nous avons fourni et continuons de fournir aux autorités compétentes des informations lorsque requis », a affirmé dans un courriel la porte-parole de l'entreprise, Leslie Quinton.

SNC-Lavalin n'a toutefois pas voulu commenter davantage. « Nous ne spéculerons pas et ne pouvons spéculer sur des montants précis pouvant ou non faire l'objet d'une enquête active. Étant donné que ces enquêtes sont toujours en cours et que nous continuons d'apporter notre collaboration, malheureusement, nous ne pouvons pas faire de commentaires additionnels à cette étape-ci, si ce n'est de réitérer que nous espérons que toute personne ayant commis une infraction sera poursuivie en justice », a ajouté la porte-parole.

Contactés par la télévision suisse, les avocats suisses de Riadh Ben Aïssa, Roland Kaufmann et le Ministère public de la confédération n'ont pas souhaité non plus faire de commentaires sur la procédure en cours. Même chose du côté des banques suisses EFG et UBS.Radio-Canada a tenté sans succès de rejoindre Sami Bébawi pour obtenir sa réaction.

Un modus operandi courant, selon l'OCDE

Cette façon de faire et l'implication d'un avocat n'étonnent pas le président du groupe de travail de l'OCDE sur la corruption. « C'est problématique mais courant. C'est un montage typique pour le blanchiment ou pour la corruption », affirme Mark Pieth.

Si vous avez des informations au sujet de cette histoire, contactez Anne.Panasuk@radio-canada.ca