Le monde arabe en mutation

Violences en Syrie : Paris évoque la possibilité de recourir à la force

Des violences en Syrie Des violences en Syrie

La France estime que les pays membres du Conseil de sécurité des Nations unies devront se pencher sur un possible recours à la force en Syrie s'il s'avère que le plan de paix de Kofi Annan ne fonctionne pas en date du 5 mai.

« Les choses ne se passent pas bien, le plan Annan est fortement compromis mais il y a encore une chance à laisser à cette médiation sous condition d'un déploiement rapide des 300 observateurs sous quinzaine et pas dans trois mois », a déclaré jeudi le chef de la diplomatie française, Alain Juppé.

M. Juppé souligne que le prochain rapport de Kofi Annan au Conseil de sécurité, le 5 mai, représentera « un moment de vérité » car, si la mission de l'ONU « ne fonctionne pas, on ne peut pas continuer à se laisser défier par le régime ».

« Il faudrait donc, à ce moment-là, passer à une autre étape que nous avons déjà commencé à évoquer avec nos partenaires, sous chapitre 7 de la charte des Nations unies, pour franchir un nouveau pas dans l'arrêt de cette tragédie », a-t-il précisé.

La secrétaire d'État américaine Hillary Clinton a aussi évoqué jeudi dernier un éventuel recours à ce chapitre 7, qui prévoit un recours à la force « en cas de menaces contre la paix, de rupture de la paix et d'actes d'agression ».

Le ministre Juppé admet qu'une éventuelle résolution fondée sur le chapitre 7 « se heurtera sans doute au veto de tel ou tel membre » du Conseil de sécurité. Il dit y voir « une raison de plus pour continuer notre travail d'explication ».

La Russie et la Chine se sont déjà opposées à deux reprises, à des résolutions imposant des sanctions au régime de Damas.

100 observateurs... dans 30 jours

La déclaration de M. Juppé est faite moins de 24 heures après que le secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix de l'ONU, Hervé Ladsous, eut annoncé que les 100 premiers observateurs - des 300 prévus - mettront un mois à se déployer.

Cette annonce a semé la consternation dans le camp de l'opposition syrienne. Des militants accusent l'ONU de « jouer avec les vies syriennes » en raison de la lenteur du déploiement de ses observateurs.

Ces derniers doivent veiller à l'application d'un cessez-le-feu, théoriquement en vigueur depuis le 12 avril, qui constitue la première partie du plan de paix de l'émissaire de l'ONU Kofi Annan.

« Il leur faut un mois pour arriver? Ils viennent à cheval? » — Un militant de Homs

Pour le moment, 15 observateurs sont déployés en Syrie.

« Après un mois, peut-être que 1000 ou 2000 d'entre nous auront été tués, c'est ridicule. Comment la communauté internationale peut-elle regarder cela sans agir vite? » — Un opposant de la province de Hama, Moussab al Hamadi

De plus, les opposants doutent de l'efficacité des observateurs envoyés par le Conseil de sécurité de l'ONU. L'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) soutient que neuf militants de Hama ont été exécutés, lundi, au lendemain de la visite des observateurs et 31 civils y ont trouvé la mort. Au total, 59 personnes ont été tuées à Hama lundi, selon la même source.

Observateurs onusiens à Damas, le 23 avril 2012 Observateurs onusiens à Damas, le 23 avril 2012  Photo :  AFP/LOUAI BESHARA

Des observateurs de l'ONU se sont rendu deux fois en trois jours à Hama (dimanche et mardi) sans que les violences ne cessent pour autant. « Les gens se sont mis à fuir parce qu'ils savent [après une visite des observateurs] que les forces de sécurité vont venir et arrêter les gens qui leur ont parlé », selon M. Hamadi.

« Nous voulons d'eux s'ils disposent de véritables moyens de pression sur le régime. Mais s'ils sont là simplement pour voir comment on se fait tuer, nous ne voulons pas de plus d'observateurs. » — Moussab Al-Hamadi

Un autre militant, de Homs celui-là, déplore également la lenteur du déploiement des bérets bleus de l'ONU alors que sa ville est bombardée depuis des mois. Walid Fares estime que le mois que se donnent les Nations unies pour déployer 100 observateurs « va simplement donner plus de temps au régime pour nous tuer ».

Des observateurs se sont également rendus à Douma et Harasta, dans la banlieue de Damas, selon l'agence officielle Sana.

Le plan de paix en six points appelle les autorités syriennes et l'opposition à:
  • cesser les combats;
  • accepter « un processus politique ouvert »;
  • permettre l'acheminement de l'aide humanitaire dans les zones touchées;
  • libérer des prisonniers arbitrairement détenus;
  • permettre la liberté de circulation pour les journalistes;
  • respecter le droit de manifester pacifiquement.

La communauté internationale s'agite

« Le déploiement rapide de la Mission de supervision de l'ONU en Syrie (MISNUS) est crucial », a affirmé l'envoyé spécial de l'ONU et de la Ligue arabe, Kofi Annan, au Conseil de sécurité.« Nous avons besoin d'avoir des yeux et des oreilles sur le terrain, capables de se mouvoir librement et rapidement. »

L'émissaire de l'ONU estime que même un petit nombre d'observateurs peut avoir un impact sur le terrain même si le cessez-le-feu est violé quotidiennement depuis son entrée en vigueur.

La secrétaire d'État américaine Hillary Clinton s'est indignée de la possible répression, par les forces syriennes, de citoyens ayant coopéré avec les observateurs. Elle estime que cette situation pourrait saper le plan de paix.

Le président syrien Bachar Al-Assad et son épouse Asma Al-Assad lors d'un voyage à Paris, en 2008 Le président syrien Bachar Al-Assad et son épouse Asma Al-Assad lors d'un voyage à Paris, en 2008  Photo :  Gurinder Osan

L'ambassadrice des États-Unis à l'ONU, Susan Rice, a indiqué que la Syrie avait refusé l'accès à son territoire à au moins un observateur de l'ONU en raison de sa nationalité.

Le régime de Bachar Al-Assad a précisé qu'il n'accepterait pas de « bérets bleus » originaires d'un des 83 pays membres des « Amis de la Syrie ». Ce groupe compte principalement des pays occidentaux comme la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, ainsi que des pays arabes comme l'Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie. Ces pays ont tous demandé le départ du président syrien.

De son côté, le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon a jugé « important » que le gouvernement syrien fournisse une « protection totale aux observateurs », tout en assurant leur liberté de mouvement.

Allié indéfectible de la Syrie, la Russie a mis en garde, par la voix de son chef de la diplomatie Sergeï Lavrov, contre toute tentative de saper le travail de la mission de paix. « J'espère que ceux qui tentent de saper le travail de la mission de l'ONU en Syrie seront incapables de mettre en oeuvre leurs projets », a-t-il déclaré, sans toutefois préciser à qui il faisait référence.

La principale composante de l'opposition syrienne, le Conseil national syrien (CNS), demande à l'ONU un déploiement rapide des autres observateurs. « Nous demandons à Kofi Annan d'envoyer rapidement les observateurs internationaux. Nous demandons que certains d'entre eux soient basés dans des zones fixes afin de protéger les agglomérations les plus visées [...], et que d'autres puissent circuler [...] de façon impromptue [dans le pays] », a-t-il ajouté.

Le chef du CNS, Burhan Ghalioun, souhaite que la réunion de la Ligue arabe, prévue pour jeudi au Caire, ouvre la voie à une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU sous le chapitre 7. Une telle résolution aurait le pouvoir de contraindre le régime syrien à mettre un terme à la répression. Ce chapitre de la charte de l'ONU autorise l'imposition de mesures à un pays, y compris par la force, « en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d'acte d'agression ».

Les violences ont fait au moins 11 100 morts en Syrie en plus de 13 mois de révolte populaire. La révolte s'est peu à peu militarisée face à la répression et des dizaines de milliers de personnes ont été arrêtées, selon l'OSDH.