Le monde arabe en mutation

Syrie : cessez-le-feu fragile, Annan confiant

Radio-Canada avec Agence France-Presse, Reuters et BBC News
Drapeau à l'effigie du président syrien, Bachar Al-Assad Drapeau à l'effigie du président syrien, Bachar Al-Assad  Photo :  AFP/Louai Beshara

Bien que quelques attaques soient signalées par le régime syrien et les insurgés sur le terrain, l'émissaire de l'ONU et de la Ligue arabe, Kofi Annan, estime que « la cessation des hostilités en Syrie semble être respectée ».

« La Syrie connaît apparemment un moment rare de calme sur le terrain », a estimé M. Annan dans un communiqué, soulignant que ce calme devait « être maintenu ». Dans cette déclaration publiée au moment où il s'adressait au Conseil de sécurité de l'ONU, Kofi Annan a répété que toutes les parties prenantes avaient l'obligation d'appliquer totalement son plan en six points pour régler la crise dans le pays.

« L'heure est venue pour tous les Syriens de se rassembler dans l'espoir qu'ils puissent commencer à guérir leurs blessures et entamer une transition politique vers un régime politique démocratique et pluraliste. » — Kofi Annan

Par ailleurs, des diplomates ont indiqué que Kofi Annan avait demandé au Conseil de sécurité de l'ONU d'exiger du régime syrien qu'il retire ses forces des villes rebelles et qu'elles réintègrent leurs casernes.

M. Annan a aussi enjoint le Conseil à autoriser le déploiement rapide d'une mission légère d'observateurs pour surveiller le cessez-le-feu. Il a estimé que, en réalité, Damas n'avait pas respecté son plan de paix mais que le fragile cessez-le-feu était « une chance à saisir ».

Le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, a affirmé jeudi que son pays dispose « d'éléments de preuve » de crimes contre l'humanité commis par le régime de Bachar Al-Assad en Syrie qui permettraient une éventuelle saisine de la justice internationale.

M. Juppé avait déjà évoqué en septembre dernier que le régime syrien pouvait avoir commis des crimes contre l'humanité. En février, la haute-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Navi Pillay a déclaré que « la nature et l'étendue des exactions perpétrées par les forces syriennes indiquent que des crimes contre l'humanité ont vraisemblablement été commis » depuis mars 2011.

Les insurgés et le régime s'accusent mutuellement

Après un retour au calme et un respect apparent de l'arrêt des hostilités prévu pour jeudi matin dans le plan de paix de M. Annan, les autorités syriennes ont accusé des insurgés d'avoir rompu le cessez-le-feu en faisant exploser une bombe au passage d'un véhicule militaire, à Alep.

La nouvelle a été rapportée par la télévision officielle syrienne, qui disait voir dans cette attaque le signe que les « terroristes » veulent déstabiliser la Syrie et saboter le plan de paix. La chaîne a précisé qu'un officier avait été tué, et 24 personnes, blessées.

Interrogé sur l'attaque, le porte-parole de l'Armée syrienne libre a nié toute implication, affirmant qu'il s'agissait de « propagande ». Contacté par l'AFP, le colonel Kassem Saadeddine a affirmé que les rebelles s'étaient « engagés à 100 % » à respecter le cessez-le-feu. « C'est une manoeuvre du régime pour se soustraire à ses engagements et alléguer que c'est l'ASL qui a violé le cessez-le-feu », a-t-il ajouté.

De son côté, la porte-parole du Conseil national syrien (CNS), Bassma Kodmani, a aussi fait aussi état de violences. La porte-parole de la principale composante de l'opposition syrienne a annoncé à Genève, citant des informations reçues du terrain, que trois civils avaient été tués, et des dizaines d'arrestations, menées depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu.

Le CNS a précisé que deux des morts avaient été dénombrés dans la région de Hama et que les dizaines d'arrestations avaient eu lieu à Alep, à Homs et à Dera. « Nous constatons, preuves à l'appui, que les armes lourdes sont toujours dans les zones de population. Certaines ont simplement été repositionnées », a ajouté Mme Kodmani. Elle a également fait état de l'apparition de nombreux points de contrôle supplémentaires « lourdement armés ».

L'envoyé spécial de l'ONU et de la Ligue arabe pour la Syrie, Kofi Annan (archives) L'envoyé spécial de l'ONU et de la Ligue arabe pour la Syrie, Kofi Annan (archives)  Photo :  AFP/PHILIPPE MERLE

En vertu de la première étape du plan Annan, le régime de Damas aurait dû retirer ses troupes des villes depuis mardi afin de permettre un cessez-le-feu total 48 heures plus tard. Mais quelques heures avant l'expiration de l'ultimatum, les forces du président Bachar Al-Assad restaient massivement déployées dans certaines localités.

La télévision d'État syrienne avait assuré mercredi que l'armée mettrait fin à ses opérations à 6 h jeudi matin, conformément à l'ultimatum fixé par l'ONU et accepté il y a plus de deux semaines par le régime.

Damas a toutefois prévenu que ses forces répondraient à toute attaque « terroriste », faisant référence aux rebelles qui s'étaient engagés eux aussi à respecter l'ultimatum si Bachar Al-Assad faisait de même.

Un premier envoyé de l'ONU en Syrie dès vendredi

Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a annoncé jeudi à Genève que le général norvégien Robert Mood se rendrait vendredi en Syrie pour préparer l'arrivée d'observateurs internationaux chargés de vérifier le cessez-le-feu.

« Nous travaillons avec le Conseil de sécurité dans le but d'envoyer une équipe d'observateurs le plus rapidement possible », a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse. Il a affirmé que le gouvernement syrien devait respecter ses engagements, ajoutant que la situation semblait s'être calmée en Syrie.

La Chine a salué jeudi la décision du gouvernement syrien de respecter le cessez-le-feu, « qui va permettre de diminuer la tension en Syrie et qui représente une étape importante vers une solution politique de la crise », selon le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Liu Weimin.

Le premier ministre britannique, David Cameron, a quant à lui demandé à la Chine et à la Russie de se joindre à la communauté internationale pour « augmenter la pression, resserrer encore plus l'étau autour du régime », qui a « délibérément bafoué » le plan de Kofi Annan.

« Je pense que le temps est venu maintenant de dire aux Russes et aux Chinois : "Regardez à qui nous avons affaire, regardez de quelle façon abominable il se conduit" », a-t-il lancé, cité par BBC News.

Moscou a pour sa part appelé la Ligue arabe et les pays occidentaux à donner du temps au plan de sortie de crise, précisant que l'objectif était « d'amener tous les Syriens à la table de négociations ».

« Nous avons entendu de la part de certaines capitales occidentales et arabes des déclarations selon lesquelles le plan Annan avait échoué avant même d'être présenté. Ces déclarations montrent qu'il y a des personnes qui ne veulent pas que la mission de Kofi Annan réussisse », a affirmé le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, en marge d'une réunion du G8.

Moscou a aussi plaidé, comme la France, pour l'« envoi le plus vite possible » d'observateurs pour surveiller l'application du cessez-le-feu.

Le test ultime

Après le cessez-le-feu, le chef du Conseil national syrien (CNS), qui regroupe les principales forces de l'opposition, n'a pas tardé à appeler le peuple « à manifester et à s'exprimer, car c'est un droit absolu, les manifestations étant un point essentiel du plan » de Kofi Annan, a mentionné à l'AFP Burhan Ghalioun.

Depuis le début de la révolte populaire à la mi-mars 2011, ces manifestations hostiles au pouvoir avaient été chaque fois réprimées par les troupes syriennes.

Cet appel à la manifestation sera le moyen de tester les intentions du régime de Bachar Al-Assad. « Le cessez-le-feu n'a aucune valeur s'il ne permet pas au peuple de manifester, et le plan Annan n'a aucune valeur s'il ne permet pas la transition du pays vers un gouvernement démocratique pluraliste », a expliqué le chef du CNS.

Un militant des Comités locaux de coordination (LCC), qui organisent la contestation sur le terrain, estime quant à lui que « le vrai test sera vendredi, jour de manifestation, pour voir si les forces du régime vont tirer sur la foule ».
Réfugiés syriens en Turquie Des réfugiés syriens en Turquie  Photo :  Luc Chartrand

Damas invite les rebelles syriens à se rendre et les réfugiés à rentrer

Le ministère syrien de l'Intérieur a annoncé jeudi vouloir amnistier les hommes armés n'ayant pas « de sang sur les mains », a-t-on pu entendre à la télévision publique syrienne.

« Le ministère de l'Intérieur appelle les hommes armés qui n'ont pas de sang sur les mains à se rendre au commissariat de police le plus proche pour livrer leurs armes », a affirmé la télévision. « Ils seront libérés et ne seront pas poursuivis. »

Le ministère de l'Intérieur a aussi appelé les réfugiés ayant fui les violences à revenir au pays. « Nous appelons les citoyens ayant été contraints de quitter leur foyer vers des régions à l'intérieur du pays ou vers des pays voisins, à retourner en Syrie », a indiqué le ministère quelques heures après l'entrée en vigueur du cessez-le-feu.

Les réfugiés syriens sont actuellement 25 000 en Turquie, répartis dans des camps dans trois provinces, selon les autorités turques, et plus de 16 000 au Liban, dont près de 8600 dans le nord du pays, selon l'ONU. La Jordanie estime quant à elle que quelque 90 000 Syriens sont entrés, légalement ou pas, sur son territoire depuis le début de la révolte.

La Turquie, touchée au cours des derniers jours par des attaques dans ses zones frontalières avec la Syrie, a affirmé jeudi qu'elle pourrait appeler l'OTAN à agir pour protéger sa frontière.

Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a déclaré que la Turquie pourrait invoquer l'article 5 du traité de l'OTAN, signalant de nouveaux tirs des forces syriennes vers le sol turc, jeudi. « L'OTAN a la responsabilité de protéger les frontières de la Turquie », a-t-il dit à un groupe de journalistes l'accompagnant lors de sa visite en Chine.

Selon le dernier bilan des Nations unies, les violences en Syrie ont fait plus de 9000 morts, essentiellement des civils, depuis le début de la contestation. L'OSDH, basé à Londres, affirme de son côté que 10 000 personnes ont perdu la vie depuis plus d'un an.

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